Récemment reprise par Éric Zemmour, la thèse pétainiste selon laquelle Vichy aurait sacrifié les juifs étrangers pour sauver les juifs français ne résiste pas à l’examen des faits – magistralement établis par Laurent Joly.

Voici que ressurgit la légende d’un Pétain qui aurait été le protecteur de la France et des Français, même juifs, grâce à une stratégie du moindre mal. Dans un livre bref et dense (1), Laurent Joly, excellent spécialiste de l’antisémitisme français, démontre que les justifications présentées par la propagande vichyste pendant la guerre et après la Libération sont insoutenables à tous les sens du mot.

A Vichy, on savait que les Français n’étaient pas antisémites et rejetaient le racisme. Pourtant, le clan au pouvoir, inspiré par l’Action française qui réclamait depuis 1911 un statut des juifs, a commencé dès juillet 1940 à pratiquer un antisémitisme hypocrite – par exemple par le biais de la révision des naturalisations – dans la ligne maurrassienne de « l’antisémitisme d’Etat ». Pire : dès septembre, un statut des juifs est rédigé, qui conserve l’antisémitisme « autochtone » mais reprend les critères de la législation nazie – sauf le critère religieux. Or ce premier statut a été adopté sans que les Allemands aient fait pression, pour bien marquer l’engagement vichyste dans une politique de collaboration.

Laurent Joly montre ensuite comment les Allemands exploitent les velléités souverainistes de « l’Etat français » et l’antisémitisme frénétique de Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives, pour entraîner Vichy toujours plus loin dans la persécution. La politique allemande de « l’aryanisation économique » devient peu à peu une politique française et, dès mars 1941, Xavier Vallat est prévenu du projet de déportation auquel il prête la main puisque le Commissariat général aux questions juives, fait adopter le 2 juin 1941 un second statut des juifs et lance une opération de recensement des juifs qui fournira les fichiers utilisés quelques mois plus tard pour les rafles.

Ces rafles sont organisées sous pression allemande mais les autorités d’occupation laissent Vichy procéder aux opérations policières afin de s’exonérer de leur responsabilité aux yeux de la population. Ces rafles sont d’ailleurs d’une efficacité relative : certains policiers préviennent de l’imminence des rafles, d’autres n’enfoncent pas les portes mais il y a aussi dans la police des chefs ambitieux ou fanatiques et des exécutants qui ont peur des représailles…

Il est vrai que les rafles visent principalement des juifs étrangers ou apatrides. Dès juillet 1942, des centaines de juifs français sont jetés dans les trains et les Allemands sont décidés à une élimination complète. A Vichy, Laval et Darlan affirment leur volonté de sauver les juifs français. Pourtant, ils ont laissé arrêter, les 16 et 17 juillet 1942, 4 100 enfants juifs qui sont français et demandé aux Allemands qu’ils soient déportés avec leurs parents … par souci humanitaire ! Quant les Allemands envahissent la zone sud, les arrestations et déportations de juifs français augmentent : des centaines à Marseille après la destruction du quartier du Vieux-Port, un millier à Paris en février 1943… En juin 1943, Laval décide que tous les juifs naturalisés depuis 1927 redeviendront des étrangers mais refuse de les livrer… Simple répit. Le 25 janvier 1944, Laval accepte de remettre aux Allemands les listes de juifs français et étrangers qu’ils réclament. C’est la crainte de réactions populaires – déjà nombreuses et visibles lors des premières persécutions – qui dissuade les Allemands de déporter 30 000 juifs parisiens en juin 1944.

Au total, 16% des juifs français furent déportés et 40% des juifs étrangers. « A la veille du débarquement allié, salvateur, écrit Laurent Joly, toutes les conditions étaient réunies pour que le pire se réalise. Si l’occupation s’étaient prolongées de plusieurs mois, un maximum de juifs auraient été anéantis ». Sur fond d’antisémitisme xénophobe, les lâchetés vichyssoises, ponctuées de quelques sursauts de prudence ou d’orgueil, sont d’autant plus criminelles que l’on connaît de mieux en mieux, à partir 1942, la réalité – non l’ampleur – de l’extermination Dans notre pays laïc, où les juifs étaient bien intégrés et les antisémites très minoritaires, le bilan de la persécution est désastreux. 78 150 juifs ont été tués sur un total de 280 000. Les tribunaux de l’Epuration, dont Laurent Joly dresse un bilan minutieux, ont justement frappé les complices du génocide – Pétain, Laval, Vallat – que nul ne pourra jamais réhabiliter.

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(1)    Laurent Joly, L’Etat contre les Juifs – Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Grasset, 2018. Seul le titre de l’ouvrage est regrettable : ce n’est pas l’Etat, anéantit par le coup de force du 10 juillet 1940, qui était contre les juifs, mais le pouvoir de fait s’intitulant « Etat français ». De Laurent Joly il faut aussi lire : Vichy dans la « solution finale », Grasset, 2006.

Article publié dans le numéro 1156 de « Royaliste » – 2018