Depuis plusieurs mois, les négociations sur le désarmement, les propositions de Gorbatchev, les accords de Reykjavik ont constitué les épisodes d’un véritable feuilleton sur les relations Est-Ouest et les problèmes de défense. Devant cet afflux d’informations on se sent un peu désorienté. Qui, mieux que le général Gallois pourrait faire le point de la situation et nous expliquer les nouvelles donnes de cette immense partie de poker ?

Royaliste : Quelle est la genèse et quelles seront les conséquences de l’accord américano-soviétique qui sera signé le 7 décembre ?

Général Gallois : Pour saisir la genèse de ces accords, il faut remonter assez loin dans l’histoire. Il y a exactement trente ans, les Russes lançaient leur premier satellite, le « Spoutnik », qui démontrait leurs capacités dans la technique des fusées balistiques. Les Européens prirent peur et se retournèrent vers les Etats-Unis. Le général Eisenhower proposa des fusées Thor et Jupiter qui furent déployées en Grande-Bretagne, en Turquie et en Italie – l’Allemagne et la France refusant cette installation. Si ces fusées étaient restées en place et avaient été modernisées, il n’y aurait pas eu de crise des euromissiles. Malheureusement, lors de la crise de Cuba en 1962, N. Khrouchtchev proposa que les fusées fussent retirées à la fois de Cuba et du territoire européen. Ce qui fut fait.

Naturellement, les Américains cachèrent cet accord à leurs alliés, et prétendirent, pour justifier le retrait de leurs fusées, que celles-ci étaient périmées. Ce qui était complètement faux. Mais, comme chaque fois que Washington prend une décision, les Occidentaux ont approuvé cette mesure contraire à leurs intérêts. Les Russes continuèrent cependant à installer en Europe de l’Est des fusées balistiques, SS4 et SS5, qui portaient à 3 ou 4000 km et qui étaient très imprécises car elles tombaient à 3 ou 4 km du point visé. Pour compenser ces erreurs de tir, les charges étaient très élevées, et avaient un rayon de destruction de 8 à 10 km.

Peu à peu, les Européens se sont habitués à rester sous cet armement imparable, et les Russes ont déployé jusqu’à 550 fusées en face de nous. Les gouvernements n’ont pas compris à cette époque que cet armement était en pratique inutilisable. Les précipitations radioactives provoquées par ces fusées seraient retombées sur le territoire soviétique en raison notamment de la rotation de la terre. Lorsque cet armement fut périmé, les Russes commencèrent de le remplacer par les fameux « SS20 », qui sont mobiles et d’une précision beaucoup plus grande (de l’ordre de 340 mètres) ce qui permet de réduire la charge explosive : celle des SS4 et 5 étaient de 1 à 2 mégatonnes, celle des SS20 de 150 kilotonnes et leur rayon de destruction ne dépasserait pas 2 km.

Royaliste : C’est à ce moment-là que les Allemands furent pris d’inquiétude…

Général Gallois : Les Allemands n’ont en effet que des forces classiques qui, ne pouvant être placées en mouvement permanent, risquent d’être paralysées et détruites par une seule salve de SS20. Comme les retombées radioactives seraient moins importantes, on pensa que cet armement, à la différence du précédent, devenait modérément utilisable. C’est pourquoi, en 1977, le chancelier Schmidt avait appelé l’attention du monde sur le déploiement des SS20. Aussi le président Carter proposa-t-il, dans le cadre de l’OTAN, de redéployer en Europe des engins balistiques pour équilibrer dans une certaine mesure les armements soviétiques. C’était une aubaine d’autant plus extraordinaire que les Américains donnaient leurs armements les plus modernes puisque le Pershing II avait une précision, à 2000 km, de 30 mètres – soit dix fois mieux que le SS20. En outre, J. Carter proposait des missiles de croisière qui avaient une précision de 10 à 20 mètres. Les charges nucléaires pouvaient donc être encore réduites, ou bien remplacées par des charges classiques. Malheureusement, la France avait à l’époque un président de la République auquel ces questions étaient tout à fait étrangères. Bien que V. Giscard d’Estaing ne fût pas concerné, puisque cet armement ne devait pas être installé en France, il a cru bon de réunir les Anglais, les Allemands et les Américains à la Guadeloupe pour rentrer dans un jeu qui ne le regardait pas. V. Giscard d’Estaing, commettant une énorme bévue, demandait au président Carter de retirer les Pershing d’Europe au cas où les Soviétiques retireraient leurs propres fusées. Carter, qui n’en demandait pas tant, a naturellement promis sans aucune difficulté.

Telle est l’origine du drame, qui tient à l’immense sottise de V. Giscard d’Estaing. Celui-ci n’avait pas compris tout l’intérêt de l’armement américain, très précis, et donc politiquement utilisable. En outre, parce qu’il était servi uniquement par les Américains, toute démarche agressive soviétique aurait abouti à faire couler le sang américain. L. Brejnev, puis ses deux successeurs, ont maintenu leur armement et, comme vous le savez, c’est M. Gorbatchev qui a compris tout le parti qu’il pouvait tirer de cette situation. Il a donc proposé le retrait des SS20, à la condition que les Etats-Unis honorent l’engagement pris par J. Carter. Pourquoi ce retrait ? Tout simplement parce que les SS20 sont en fin de carrière. Il aurait donc de toutes façons retiré ces fusées, alors que les Pershing ont encore une vingtaine d’année de carrière opérationnelle possible. Le marché de dupes était donc total. Mais R. Reagan entend terminer son mandat avec l’auréole du désarmeur et se moque de l’avantage que perd l’Occident. Il a donc organisé les rencontres que vous connaissez avec les Soviétiques en écartant les techniciens au profit des politiques. C’est pourquoi le général Rogers a donné sa démission, et Weinberger vient de la donner, car ces mesures sont considérées comme particulièrement défavorables aux intérêts occidentaux.

Le plus absurde de cette affaire, c’est que, pendant que ces négociations se déroulaient, l’armée soviétique touchait de nouveaux engins très remarquables, les SS21, SS22 et SS23, qui équipent organiquement !’Armée rouge et qui ont une excellente précision (50 m. à 500 km de distance pour le SS23). Naturellement, il aurait fallu négocier non pas sur les SS20 mais sur ces nouvelles fusées, en abandonnant les armes américaines anciennes. C’est le contraire qui a été fait et, comme d’habitude, les européens ont applaudi les décisions américaines.

Royaliste : Face à cette situation, une défense européenne peut-elle être envisagée ?

Général Gallois : L’expression « défense européenne » n’a aucun sens puisqu’on confond une expression géographique (l’Europe) et un théâtre d’opérations. Il n’y a pas plus de défense européenne qu’il n’y a de défense africaine. Par exemple, si les Soviétiques voulaient élargir le périmètre défensif de la presqu’île de Kola en s’emparant de quelques milliers de km2 en Norvège, pensez-vous que les Grecs, les Italiens et les Turcs se précipiteraient en Norvège ? De même, si les Soviétiques voulaient mettre la main sur une petite portion de la Turquie orientale, les Danois et les Norvégiens bougeraient-ils ? Ou bien, si les Russes entraient en Yougoslavie à la demande de leurs frères slaves, irions-nous nous battre dans les Balkans ? Ne reste de la défense européenne que les articles rédigés par des gens notoirement incompétents.

Royaliste : Mais le « couple franco-allemand » ?

Général Gallois : Dieu sait que la France, aujourd’hui, courtise l’Allemagne. Mais le « couple franco-allemand » n’a pas plus de sens que la prétendue défense européenne. Trois raisons à cela : 1 ° La France est un pays achevé, qui n’a pas de revendications territoriales, alors que l’Allemagne a inscrit dans sa Constitution qu’elle ferait tous ses efforts pour arriver un jour à la réunification. Cela signifie que les Allemands de l’Ouest ne feront jamais rien avec les Français qui puisse compromettre définitivement le retour des Allemands de l’Est dans le giron de la grande Allemagne. Ainsi, lorsque les Américains ont déployé leurs Pershing en Allemagne, ils ont proposé à Bonn le système de la double clé. Le chancelier Kohl a refusé, afin de ne pas paraître accepter la responsabilité d’une attaque directe à l’Est, afin de ne pas compromettre la réunification. Ce que les Allemands n’ont pas accepté des Etats-Unis, je ne vois pas comment ils l’accepteraient de la France : ils ne feront jamais rien qui puisse gêner ou être contraire aux intérêts profonds des Soviétiques. C’est ce que l’on ne dit pas.

2° L’Allemagne n’a qu’une puissance militaire classique, alors que la France dispose de l’arme nucléaire. En cas de conflit, l’Allemagne serait peut-être occupée, mais la France risquerait d’être vitrifiée. Nos dirigeants ne semblent pas y avoir songé, à commencer par le président de la République.

3° Sur le plan technique, nos dirigeants raisonnent toujours comme on aurait pu le faire en 1939. Or, si une salve de SS23 détruisait les aérodromes militaires allemands, les dépôts de munitions et les stations radar, l’Allemagne ne pourrait plus combattre. Il suffirait d’ailleurs, comme l’écrivait le chancelier Schmidt le 20 avril 1987 dans le « New York Herald Tribune », que deux projectiles nucléaires explosent dans le ciel allemand pour que la Bundeswehr dépose instantanément les armes. En fait, ce n’est pas l’armée allemande qui cesserait le combat, mais la population allemande, belge, française, qui exigerait immédiatement la cessation immédiate des hostilités et la négociation. Personne ne se soucie de cette intervention des populations, qui serait pourtant déterminante.

Royaliste : Et la « Force d ‘Action Rapide » chère à Charles Hernu ?

Général Gallois : Cette force est modeste (environ 3% des effectifs que l’Allemagne maintient en temps de paix) et sa rapidité dépend du chemin de fer car nous avons peu de moyens de la transporter autrement. On a cru bon de la doter d’hélicoptères au moment où l’on s’aperçoit que les Afghans neutralisent les hélicoptères soviétiques grâce aux engins Stringer. C’est vous dire l’efficacité de la FAR en cas de conflit !

Royaliste : Et le couple franco-britannique ?

Général Gallois : Ce serait sans doute plus facile car la Grande-Bretagne et la France ont la même stratégie et les mêmes armements. Mais, si l’Allemagne est fascinée par la Russie à cause de la réunification et du marché que représente l’Union soviétique, la Grande Bretagne continue d’être fascinée par les Etats-Unis, comme on l’a encore vu lors de la conférence spatiale de La Haye.

Nous nous retrouvons donc seuls. Pour l’instant, il n’y a pas de péril à demeurer ainsi car les Soviétiques n’envisagent pas dans les années qui viennent une agression militaire. Il faut savoir que nous serons toujours seuls, de même que tout peuple visé par une opération de grignotage se retrouverait seul face aux Soviétiques.

Notre seule chance, ce n’est pas d’envisager, comme on le fait aujourd’hui, un conflit dans lequel nous opposerions nos poitrines aux leurs, c’est de disposer en permanence d’un armement suffisamment intimidant pour qu’on ne cherche pas à commencer un conflit contre nous. Nous ne pouvons pas admettre le début d’un conflit qui se terminerait automatiquement par un échec si nous acceptions d’entrer dans le jeu des échanges de coups. Il faut qu’en face on sache que la France, grâce à sa force nucléaire de dissuasion, est intouchable.

Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 481 de « Royaliste » – 26 novembre 1987