La crise sanitaire et le confinement rendent visibles les personnes et les groupes qui sont indispensables à la vie sociale et qui devraient être estimés en conséquence. L’oligarchie n’a pas pris conscience du bouleversement.

Il y a quelques mois, Emmanuel Macron tentait de faire sa conception de l’affrontement politique, bâtie sur l’opposition entre les “progressistes” et les “nationalistes”. Il s’agissait bien entendu d’en découdre avec la Rassemblement national mais sous le clivage politicien on percevait des représentations communes aux classes dirigeantes occidentales. D’un côté la bourgeoisie urbaine branchée sur la mondialisation, la “start up nation” moderne, éclairée, dynamique, accumulant du capital matériel et culturel. De l’autre, la France “moisie”, les “beaufs”, “le panier des déplorables“ fustigés par Hillary Clinton, décrits comme “ceux qui ne sont rien” par Emmanuel Macron, apologiste notoire des “premiers de cordée”.

Or la pandémie rend soudain visible la part occultée de la réalité sociale : la foule anonyme des méprisés est en fait formée de groupes de citoyens indispensables. Pas de système de soin sans infirmiers, infirmières et aide-soignants. Pas de nourriture dans nos assiettes sans les paysans, les routiers, les livreurs. Telle est la première évidence. La seconde tient à l’existence de services publics qui permettent d’affronter la crise sanitaire. Ces services publics ont dégradés et réduits par la droite et la gauche oligarchique avec les encouragements de l’Union européenne mais ils forment, avec l’ensemble de la fonction publique, une protection encore solide qui renforce la somme immense des dévouements individuels.

Sous réserve de réflexions ultérieures, deux conclusions peuvent être tirées :

Il faut cesser d’opposer sommairement le “public” et le “privé” : dans l’économie des besoins vitaux – se nourrir, se soigner – ils sont en symbiose.

Il faut que l’estime publique dont les groupes indispensables sont aujourd’hui entourés ne se réduisent pas à des discours sur l’héroïsme et à des distributions de primes. C’est le salaire qui doit permettre à chacun de mesurer l’estime que la société lui porte, en raison des services qu’il rend. Aux fortes primes qu’il faudra verser à tous ceux qui, dans leur travail, ont été laissés sans défense contre le virus, de substantielles augmentations de salaires devront être consenties dans la fonction publique et dans la partie vitale du secteur privé.

Le patronat n’acceptera pas de se plier à cette nécessité. Après la distribution de pourboires au petit personnel méritant, il invoquera la dureté de la crise économique et les exigences de la “compétitivité” pour maintenir les salaires au plus bas niveau possible. Et la “gouvernance”, de son côté, invoquera le poids de la dette publique pour ne rien consentir aux fonctionnaires. 

Somme toute, on demandera aux citoyens indispensables d’être réalistes et raisonnables, autrement dit de rentrer leur trou en laissant faire les responsables de la catastrophe que nous sommes en train de vivre. Mais qui acceptera de laisser faire la caste des profiteurs, des menteurs et des incapables ?

***

Article publié dans le numéro 1187 de « Royaliste » – avril 2020