La création du Conseil français du culte musulman était une bonne idée. Tardivement concrétisée, elle a abouti à un échec complet. Un certain Camille Desmoulins (1) décrit le naufrage du CFCM et propose d’y remédier.

Dès lors que l’Etat laïc reconnait la liberté des opinions religieuses, il constate du même coup l’existence de cultes qui posent ou peuvent poser des problèmes juridiques, financiers, ou d’ordre public. Après les juifs, les catholiques et les protestants, il était nécessaire que les musulmans se donnent une organisation représentative capable de devenir l’interlocuteur du gouvernement sur les questions cultuelles et de prendre position sur l’actualité afin de ne pas laisser des minorités extrémistes parler au nom de l’islam.

A « Royaliste », nous avions salué avec espoir la création du Conseil française du culte musulman et remercié Nicolas Sarkozy d’avoir concrétisé l’idée lancée par Jean-Pierre Chevènement après l’échec du CORIF créé par Pierre Joxe en 1990 et du CRMF (2) formé par Charles Pasqua en 1993 – deux organismes qui comprenaient des représentants désignés par l’Etat, donc suspects aux yeux des croyants. Hélas, le Conseil français du Culte musulman, composé de représentants élus, est un échec patent. Camille Desmoulins, qui est sans doute un haut fonctionnaire proche du dossier, en donne les deux principales raisons dans un petit livre inspiré par le souci politique, donc situé à mille lieues des polémiques entre islamophiles et islamophobes.

L’une des raisons de l’échec du CFCM, c’est l’irresponsabilité des représentants de la « communauté musulmane ». Il faut mettre ces deux mots entre guillemets tant cette communauté est peu communautaire : « Conflits d’intérêt autour de ce qui rapporte, labels hallal ou pèlerinages organisés, conflits entre nationalités, origines nationales et différences culturelles, conflits entre écoles doctrinales et courants doctrinaires, tout fut fait pour que rien n’avance. » Camille Desmoulins rappelle aussi la faute politique commise en 1981, lorsque Gaston Deferre fit cadeau de la Grande Mosquée de Paris (3) à l’Algérie pour solder les comptes de la colonisation. Son recteur, Dalil Boubakeur, dépend à maints égards du gouvernement algérien et, de surcroît, cet intellectuel raffiné n’a pas grande autorité sur les fidèles.

Dans le respect du principe de laïcité mais en utilisant toutes les possibilités légales, l’Etat et les collectivités locales sont cependant intervenus de manière décisive pour sortir l’islam des caves –  pour favoriser la construction de mosquées. Les deux millions de pratiquants réguliers disposent aujourd’hui de 2 500 lieux de culte – l’islam turc étant devenu, grâce aux crédits de la Diyanet (4), le premier propriétaire foncier musulman de France. C’est aussi l’Etat qui, pour respecter la loi de 1905, a embauché des aumôniers musulmans pour l’armée et les prisons sans que le CFCM daigne effectuer lui-même un choix selon la qualification religieuse.

Par ailleurs, Dominique de Villepin avait eu la bonne idée, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, de créer une Fondation des œuvres de l’islam en France destinée à centraliser les dons – et à vérifier la licéité des financements étrangers. Cette fondation fut clandestinement financée par Serge Dassault, – rejeton d’une vieille famille juive française ! – mais cette bienveillance ne fut pas couronnée de succès car tous les courants de l’islam de France s’accordèrent pour ne pas verser au pot commun les dons étatiques ou privés… Quant au vieux problème de la formation des imams, il n’a pas été résolu car l’Etat s’est contenté de renouveler paresseusement les conventions avec les pays étrangers qui rétribuent les imams qu’ils nous envoient – ce qui dispense les mosquées françaises de former et de payer des imans français.

L’intervention de l’Etat a permis une nette amélioration des conditions de la pratique religieuse musulmane mais l’irresponsabilité des représentants musulmans et les carences de l’Etat ont produit des effets d’autant plus négatifs que certains maires ont cru que les imans islamistes pourraient assurer l’ordre moral et la paix sociale dans certains quartiers. Une certaine extrême gauche cultive quant à elle le thème de l’indigène arabo-musulman toujours exploité par l’Occidental blanc, ce qui renforce la propagande des prédicateurs islamistes qui cherchent à convaincre les citoyens musulmans de se replier sur leur identité religieuse. Nous en sommes là : Tariq Ramadan dialogue gentiment avec Edwy Plenel et le salafisme-wahhabisme prospère sur fond de crise généralisée.

Camille Desmoulins ne baisse pas les bras. Il propose un « grand Sanhédrin musulman » (5), une assemblée de sages qui répondraient publiquement à toutes les questions que se posent les citoyens et qui s’efforcerait de résoudre les problèmes laissés en souffrance. Le gouvernement doit sans tarder mettre à l’étude cette proposition.

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(1)    Camille Desmoulins, L’islam au feu rouge, Le poing sur la table, Cerf, 2015.

(2)    Respectivement : Conseil de représentation et d’orientation sur l’islam en France ; Conseil représentatif des musulmans de France.

(3)    Financée par l’Etat, inaugurée en 1926, la Grande Mosquée de Paris a été érigée en hommage aux 70 000 soldats musulmans morts pour la France.

(4)    Présidence (turque) des affaires religieuses.

(5)    Convoqué par Napoléon en 1807, le Grand Sanhédrin comptait 71 rabbins chargés de se prononcer sur douze questions doctrinales. Très satisfaisantes pour l’Empereur, les réponses des rabbins ne l’empêchèrent pas de prendre en 1808 des décrets antisémites. C’est sous Louis-Philippe que la loi du 8 février 1831 a établi l’égalité des trois cultes catholique, protestant et israélite.