Ne trouvez-vous pas que la conduite du gouvernement dans cette affaire du coronavirus illustre parfaitement, et même de façon éclatante, cette idéologie managériale que je dénonçais dans le texte que Bertrand Renouvin a eu la gentillesse de publier sur son site, le 8 février dernier (billet invité : « Macron, l’humanité et l’efficacité ») ? A un point tel, que je me demande si nous ne sommes pas en train d‘assister à un des plus grands scandales d’État de notre République. Je veux évidemment parler de l’affaire des masques protecteurs pour la population.

Le scandale ne vient pas du fait qu’il n’y a pas assez de masques, d’une impréparation qui n’est pas uniquement imputable au Gouvernement (et remonte probablement à plusieurs années en arrière), d’une certaine lenteur de réaction face aux événements, d’une mauvaise appréciation du risque, de quelques décisions malheureuses (le 1er tour des municipales). Je serais plutôt enclin à faire preuve d’indulgence à l’égard de nos gouvernants confrontés à une situation si extraordinaire et si imprévisible. Plus tard, notre système démocratique reviendra sur tous ces événements, et le procès sera instruit, à charge bien sûr mais aussi à décharge. Ainsi va l’exercice de la responsabilité politique qui, en principe, ne tolère pas l’impunité, et débouche parfois sur une sanction politique.

Le scandale, selon moi, vient du mensonge d’État, qui a été savamment organisé par le Gouvernement quand il s’est aperçu (semble-t-il vers la fin janvier ou au début du mois de février) que l’ampleur de l’épidémie serait telle que, de toutes façons, il n’y aurait pas assez de masques pour toute la population. Ils ont décidé sciemment, après réflexion, qu’on ne dirait pas la vérité aux Français.

Ils auraient pu dire ceci : « désoléil n’y a pas assez de masques pour tout le monde, il faut donc les réserver au personnel soignant, et se concentrer sur les autres gestes barrières (distance de 1 mètre au minimum, lavage des mains fréquents, etc.), d’ailleurs encore plus efficaces que le simple port d’un masque ». Tous les Français auraient compris cela. Et quand je dis tous les Français, je veux dire 100%, en prenant en compte statistiquement les 0,1/1000 personnes en détresse psychologique, submergées par la peur, qui ne pourront jamais comprendre ce genre de chose. Mais évidemment, le contrecoup aurait été immédiat : la polémique publique aurait tout de suite surgi à propos de l’impréparation gouvernementale.

Comme on le sait, ils ont décidé de dire autre chose : « pour ceux qui ne sont pas porteurs du virus, le masque ne sert à rien. C’est une protection illusoire, et même dangereuse dans la mesure où elle risque de dévier l’attention au détriment des autres gestes barrières plus efficaces. »  C’était le discours officiel, qui s’accompagnait d’une certaine forme de rationalité. Personnellement, j’ai cru ce qu’on m’a dit, comme beaucoup de Français je suppose. Comme tous ces assesseurs dans les bureaux de vote le 15 mars, sans masque, tenant l’urne et les cahiers d’émargement, voyant passer des centaines de personnes devant eux, se croyant en sécurité par le simple fait d’éviter tout contact tactile et appliquant consciencieusement les gestes barrières (on m’a même donné un stylo pour signer la feuille d’émargement, en me demandant de le garder avec moi). Et que dire des caissières dans les supermarchés ?

Personnellement, en tant que citoyen, je suis ulcéré par ce mensonge d’État. Et pourtant, je ne suis pas un maniaque ou un excité de la transparence. Je comprends que, dans certaines circonstances, les responsables politiques ne disent pas la vérité, ou s’arrangent avec celle-ci. Je pense même qu’il peut exister une raison d’Etat qui pousse à la dissimulation, voire au mensonge. Encore faut-il bien en mesurer les conséquences quand il s’agit de la santé de toute une population. Bref, l’épidémie de coronavirus, c’est quand même autre chose que l’affaire du Rainbow Warrior !

Et voilà où je voulais en venir. Macron et le Gouvernement ont eu une vision purement managériale de cette affaire. Ils avaient un problème à résoudre (comment dissimuler le manque de masques, et donc éviter une polémique publique), et ils ont décidé de le résoudre par la communication. Dans le cas présent, le mensonge organisé sert à atteindre efficacement un objectif déterminé. C’est typiquement ce qu’aurait fait un dirigeant d’entreprise à l’égard de son personnel pour annoncer un plan de restructuration (ou à l’égard de ses clients quand il n’a pas pu respecter ses obligations, ou à l’égard de la population avoisinante quand son entreprise a pollué une rivière). Et parfois, il va recruter des communicants professionnels pour l’aider à trouver la solution. C’est le « top-down » managérial dans toute sa plénitude et, dans le cas qui nous intéresse ici, dans toute son horreur.

Comme je l’écrivais dans mon texte précédent, il y a dans le macronisme une violence intrinsèque, inhérente à cette culture managériale dont il est imprégné. C’est la violence du décideur, jaloux de contrôler l’information, qui la dispense à sa guise et selon les formes qu’il a décidées, avec le seul objectif d’atteindre les buts qu’il s’est fixé. La culture démocratique, par laquelle le gouvernant s’adresse à ses concitoyens comme s’ils étaient ses égaux, est étrangère au macronisme.

René FIEVET