Professeur à l’université de Saint Denis, collaborateur des revues « Esprit » et « Passages », Daniel Lindenberg est historien des idées. Avec « Les Années souterraines », que publient les éditions de La Découverte, il renouvelle profondément notre connaissance des mouvements intellectuels de la période 1937-1947 et nous permet ainsi de comprendre nombre d’œuvres et de débats contemporains.

Royaliste :  Vous venez de consacrer un livre à l’aventure intellectuelle entre 1937 et 1948. Pourquoi avoir choisi cette période ?

Daniel Lindenberg : Ce livre s’inscrit dans un projet d’histoire intellectuelle du vingtième siècle français, qui a l’ambition de renouveler le genre dans la mesure où il ne s’agit pas de faire une simple histoire des idées mais de décrire une aventure. Le mot est sans doute insolite, mais il suggère que le mouvement des idées n’entre pas toujours dans la logique majestueuse des grandes doctrines, qu’il emprunte parfois des chemins cachés et escarpés, peu connus des cartographes – ou des historiographes – officiels.

Mon propre livre s’inscrit dans une époque – 1937-1948 – qui est à la fois très bien et très mal connue. Il y a bien sûr le Front populaire, la défaite, l’Occupation, et nous connais sons bien Aragon, Malraux, Drieu La Rochelle, Mauriac, Sartre, Camus etc. Le sujet paraît donc rebattu. Mais j’ai voulu montrer qu’il y avait aussi une histoire de longue durée, constituée d’événements peu saillants ou cachés, qui ne sont pas saisis par les contemporains. D’où le choix du titre – Les Années souterraines – qui est à la fois un hommage aux combattants de ces années où la pensée libre a été réprimée, et aussi une référence à ce cheminement resté inaperçu.

Prenons l’exemple de l’histoire. Au cours des années quatre-vingt, on a parlé de la domination des historiens dans le champ intellectuel français. On peut trouver des raisons qui tiennent au jeu des forces idéologiques, politiques et scientifiques contemporaines. Mais on peut aussi chercher l’origine de ce mouvement et refaire son histoire pour comprendre sa domination. Il est intéressant à cet égard de retracer l’itinéraire de Fernand Braudel qui est un acteur typique de ces années souterraines ; prisonnier dans un stalag, il continue à avoir une activité scientifique et il rédige un livre – « La Méditerranée au temps de Philippe II » – qui le rendra mondialement célèbre. Or je me suis aperçu que Braudel, dans son projet initial, avait choisi comme titre Philippe II et la Méditerranée et qu’il envisageait un livre classique d’histoire politique. Pourquoi cette évolution du sujet ? Parce qu’il y a le traumatisme de 1940 : comme Braudel l’explique lui-même dans sa correspondance avec Lucien Febvre, c’est pour ne céder au désespoir qu’il a inscrit l’histoire des événements dans la longue durée. Il s’agissait de montrer que l’identité française pouvait survivre à une défaite effrayante parce qu’il y a une histoire des continents, des civilisations, qui est plus importante que les péripéties politiques. Cette idée, Fernand Braudel l’emprunte à un historien peu connu, Gaston Roupnel, auteur d’un livre intitulé « Histoire et Destin », qui sera une révélation, une illumination comme il le dit lui-même.

C’est là un exemple de la méthode que j’ai suivie. On ne trouve pas dans ce livre des chapitres qui répondent aux divisions habituelles (les historiens, les philosophes etc.). J’ai préféré m’intéresser aux itinéraires individuels (où les passions importent autant que les raisons), aux accidents historiques (guerres, révolutions) au rôle des minorités et des contre-cultures.

Royaliste : Pouvez-vous cependant dresser un rapide tableau de la culture française en 1937 ?

Daniel Lindenberg : Mon année de départ est le point d’arrivée d’un livre important : « L’Histoire de Dix ans » de Jean-Pierre Maxence. L’auteur est un militant non-conformiste des années trente, plutôt d’extrême droite, et qui a écrit un des meilleurs livres sur l’aventure intellectuelle de sa génération. Maxence écrit à chaud, mais en des termes qui, relus cinquante ans plus tard, sont dignes d’une analyse scientifique. En 1937, il y a une culture dominante, classique et positiviste, qui s’organise autour de grandes institutions. Cette culture a deux versants : le versant républicain et laïque organisé autour de l’école, de l’université ; le versant maurrassien, lui aussi classique et positiviste, qui est plutôt dominant dans le monde académique. En gros, l’Académie française contre la Sorbonne, avec des relations entre les deux pôles.

D’autre part, il y a deux cultures d’opposition, de dissidence : l’une est prolétarienne-syndicaliste, l’autre est catholique. Ces deux contre-cultures sont depuis longtemps dans une situation de dissidence, elles ne parviennent pas à se faire reconnaître dans l’Université. Or le catholicisme français connaît un changement décisif : la guerre d’Espagne entraîne une fracture interne (d’un côté Bernanos, de l’autre Claudel), il y a un effort intellectuel de grande ampleur qui est accompli notamment par les Jésuites et les Dominicains (Teilhard de Chardin, de Lubac, Chenu, Congar, Fessard) qui inspirera la théologie de Vatican II et qui se traduit à l’époque par l’action, par le militantisme qui va se traduire par la JOC et la JEC puis pendant l’Occupation. Ces mouvements restent discrets : je pense notamment à Economie et Humanisme, qui apparaît en 1941, et qui exerce une influence considérable sur certains catholiques et sur le développement de l’idéologie tiers-mondiste en France, à partir d’une critique du catholicisme social et de son conservatisme caritatif. A travers une expérience de la lutte sociale, le père Lebret et ses amis feront la rencontre de Marx, comme d’autres catholiques feront la rencontre de Nietzsche et de Proudhon. Il y a ainsi d’étranges rencontres dans la pensée et dans l’action qui donneront naissance plus tard aux prêtres ouvriers et qui aboutissent aussi à la théorie et à la pratique de la communauté.

Royaliste : Cette idée de communauté occupe une place centrale dans votre livre…

Daniel Lindenberg : En effet. Je savais que le personnalisme communautaire était au centre du changement spirituel de ces années. Mais il faut le distinguer du communautarisme qui consiste à dépasser l’individualisme bourgeois et le collectivisme par quelque chose qui est la communauté et qui doit être appliquée dans tous les domaines. J’ai retrouvé cette idée partout : chez le père Montuclar avec Jeunesse de l’Eglise, chez les amis de Mounier qui fondent une communauté à Clamart à la veille de la guerre ; Uriage est une communauté. Economie et Humanisme aussi, et il y a l’aventure des communautés de travail sous Vichy où l’on tente de dépasser le salariat : j’ai notamment suivi l’aventure de Marcel Barbu qui fonde une coopérative d’ouvriers horlogers, puis un mouvement qui s’appelle Communauté après la guerre et qui se présentera à l’élection présidentielle de 1965 au nom des idées communautaires ce qui ne sera pas du tout compris. Il faut se souvenir aussi que Barbu s’était associé à Fred Lipman dans sa coopérative horlogère et que l’entreprise des montres Lip connaîtra en 1973 une expérience autogestionnaire qui est dans le prolongement de cette aventure communautaire.

L’époque que j’étudie est donc imprégnée de l’idée communautaire, qui s’appuie sur des livres – aussi bien « Humanisme intégral » de Maritain que les ouvrages du père de Lubac, aussi bien Nietzsche que Marx. Le mouvement communautaire a aussi une influence dans le monde scientifique. Je me suis intéressé à Alexis Carrel (« L’Homme, cet inconnu ») qui illustre bien la rencontre entre histoire politique et histoire intellectuelle. Carrel est un chirurgien qui s’est exilé aux États-Unis parce que ses talents n’étaient pas reconnus en France ; il revient en 1940 à la demande du maréchal Pétain qui est intéressé par son idée d’une reconstruction morale et physique de l’homme. Il crée la Fondation d’Etude des problèmes humains, qui réunit des talents nombreux ; des démographes comme A. Sauvy, des économistes comme F. Perroux, des médecins. Cette Fondation est à l’origine de la médecine du travail et du dépistage scolaire et de FINED, ainsi que des revues et des structures créées par François Perroux (ISEA, ISMEA).

Royaliste : C’est là un nouvel aperçu sur la circulation des idées…

Daniel Lindenberg : Les idées ne circulent pas comme on le croit. Elles n’obéissent à aucune orthodoxie du point de vue de la filiation, elles sont toutes bâtardes, elles ont des origines inavouables. Les chrétiens de gauche, par exemple, sont issus d’une transformation du corpus maurrassien. Ces transformations passent par des réseaux. Ces dernières années on a voulu expliquer les changements dans le monde intellectuel par l’idée de génération. Je critique cette hypothèse en montrant que les idées passent par des réseaux inter-relationnels : par exemple, ceux qui accueillent avec joie les Allemands en 1940 sont aussi bien des vieux germanophiles comme A. de Chateaubriand), que des gens plus jeunes comme Céline ou Drieu La Rochelle. De même, ceux qui entrent dans la Résistance appartiennent à toutes les générations. D’autre part, il ne faut pas sous-estimer le rôle des étrangers, des exilés. A cet égard, le rôle de la « filière russe » est frappant. Pensons à Chestov, Berdiaeff, Lévinas, Kojève. C’est à travers ces exilés qu’un certain nombre de nouvelles valeurs ont pu s’implanter, quant à la connaissance de Nietzsche, quant à l’idée communautaire, quant à la spiritualité. Cette greffe russe relativise l’idée que ces années souterraines se résumeraient à un affrontement franco-allemand.

Il faut donc se garder, quand on veut comprendre les idées contemporaines, de cette référence à une seule génération. C’est là une critique que j’adresse à Luc Ferry et Alain Renaut, à leur analyse de « La Pensée 68 ». Comme le montre Vincent Descombes dans « Philosophie par gros temps », des penseurs comme Foucault, Lacan etc. nous rendent très sensibles à ce qui est au-delà du bien et du mal, à un certain dégoût pour l’épopée du progrès, à une fascination pour le côté noir et absurde des cheminements historiques, mais ce n’est pas par connivence avec les révoltés de 1968. Il faut penser à l’époque de l’Occupation, où la question de la légitimité du pouvoir est posée à travers l’affrontement Pétain-de Gaulle. On comprend que la réflexion sur le pouvoir puisse se poser bien des années après la Libération ; de même, l’époque du marché noir, des trafics et de la collaboration incite à chercher derrière les idées de vrai, de bien, de beau, des soubassements inavouables. Ces années souterraines sont en effet celles où un grand nombre de certitudes ont été détruites et où des pensées tentent de se reconstruire selon des catégories qui ne sont pas celles de la droite et de la gauche.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 552 de « Royaliste » – 11 février 1991.