Mathématicien, psychanalyste, philosophe, Daniel Sibony, a publié une dizaine d’ouvrages. Le plus récent renouvelle la question du rapport entre l’homme et la technique et éclaire d’un jour nouveau les nombreux débats qui en découlent. Nous le remercions d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Royaliste : Pourquoi un livre sur la technique ?

Daniel Sibony : En réaction à une réflexion un peu facile sur la technique, une réflexion philosophique qui dénonce la robotisation, la machination, la déshumanisation, l’aliénation, et qui constitue une critique assez spiritualiste ; elle en appelle à un ressourcement de la pensée dans l’authenticité de valeurs plus originaires. Cette critique m’a paru trop sommaire, elle devient d’ailleurs un peu rituelle. Certes, il ne faut pas la mépriser ; les rituels humains correspondent toujours à quelque chose. En ce qui concerne la technique, la critique rituelle reflète peut-être l’envie de prendre nos distances face aux techniques qui avancent, déferlent, s’emparent de nos textures, de notre monde. Face à ce déferlement, nous nous arrêtons de temps en temps, nous prenons des mines contrites et nous disons « Cette déshumanisation, tout de même ! » et nous reprenons nos routines et notre travail… technique. J’ai pensé pouvoir prendre les choses autrement.

Royaliste : « Entre dire et faire ». Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?

Daniel Sibony : Un proverbe italien dit qu’entre dire et faire il y a la mer. Sur la mer, on peut se noyer mais aussi naviguer. Bien sûr, entre dire et faire, c’est l’abîme, la distance infinie, mais aussi l’acte, l’action, le passage. Dans ce livre, je m’interroge sur ce que les gens investissent dans ce qu’ils font. D’où une définition très large de la technique : il ne s’agit pas de micro-ordinateurs. J’appelle technique le projet de faire pour autant qu’il passe au réel et qu’il s’articule aussi avec un certain rêve avec lequel il instaure un dialogue. Dans le projet de faire on s’aperçoit que les enjeux humains ne sont pas si triviaux ni aussi évidents qu’on le croit.

Royaliste : Pourquoi insistez-vous autant sur les accidents ?

Daniel Sibony : La notion d’accident est centrale puisqu’il n’y a pas d’action ni de pratique humaine qui ne comporte l’accident révélateur. Quand nous faisons un discours, il y a des accidents de langage, des lapsus qui ne disent pas directement le refoulé, comme on le croit, mais témoignent de certaines ruptures de dialogue en nous-mêmes, avec nos propres racines, avec l’objet de notre discours. Et ces ruptures sont parfois des aérations, des moments d’effondrement, des épreuves de vérité, des trouvailles, des mutations.

Cette question de l’accident m’a amené à élargir la notion d’objet technique, en montrant que toute pratique, tout objet, est un processus qui implique non seulement ceux qui l’ont produit, ceux qui l’utilisent, son insertion dans une certaine réalité et, par-là, le maintien d’un certain dialogue avec l’objet, à travers lui. Quand ce dialogue est rompu, il y a quelque chose comme un effondrement qui est parfois positif. La logique de la trouvaille, de l’invention, relève de l’accident, qui n’est pas le fait du hasard : c’est une rupture de dialogue dans laquelle on change de discours. La logique de la trouvaille, à l’œuvre dans une technique aussi abstraite que les mathématiques, se retrouve dans la pratique psychanalytique. Dans la psychanalyse, un être est invité à parler, à dire n’importe quoi, selon l’idée que ce « n’importe quoi » constitue une sorte de déploiement à travers quoi des pistes apparaissent qui montrent des points de blocage et qui, surtout, produisent des temps de dévoilement, de mutation, du même ordre que la trouvaille.

Royaliste : Vous vous êtes aussi intéressé aux accidents techniques…

Daniel Sibony : Après de graves accidents, on voit les enquêteurs conclure que « la catastrophe était due à une cause technique ». Or c’est toujours une cause humaine : l’accident technique, c’est quelqu’un qui a dit «bof ! » ce jour-là: le conducteur n’a pas vérifié les freins du train, le pilote a fait le zouave dans une fête aérienne, comme dans l’accident de l’Airbus : c’était pourtant un instructeur, il connaissait exactement le délai de réaction des moteurs, mais il a dû estimer que ce délai n’était pas pour lui, que la machine répondrait plus vite avec lui. Ce pilote n’était ni un fou ni un assassin : il a eu des rapports de type magique avec sa machine, une sorte de rapport érotique et intime avec l’objet. On retrouve là un danger permanent, qui n’est pas inhérent à la technique mais au rapport de l’homme avec l’Autre, avec ce qu’il fait et avec ce par quoi il est refait s’il ne se livre pas de temps en temps à l’analyse de ce qu’il est en train de trans-faire ; à l’analyse des transferts en jeu.

Royaliste : Dans l’activité technique, vous dites qu’il y a transfert. En quel sens employez-vous ce mot ?

Daniel Sibony : Dans tout projet de faire, un transfert se trouve en jeu ou, sans jeu de mots, un « trans-faire », c’est-à-dire ce qui pousse à dépasser les limites, à faire au-delà, à être au-delà de ce qu’on fait. La vraie question que pose la technique, c’est que le danger qu’elle représente n’est rien d’autre que la peur que l’homme a de lui-même et de ce qui lui échappe de lui-même. L’analyse des transferts en jeu montre que, quand nous manions des choses objectives, nous sommes déjà partie prenante des transferts qui les constituent : dans notre projet de faire, nous transférons à notre insu nos refoulés – soit pour les masquer, soit pour établir avec eux un certain dialogue jusque-là impossible. L’un des enjeux de la technique, c’est de trouver à qui parler, avec quoi se parler. L’homme projette dans ce qu’il fait des bribes de son être, de sa mémoire, de son désir, de ses fantasmes, pour trouver un interlocuteur et en même temps pour se refléter, pour refléter sa mémoire dans cette mémoire différée, et faire en sorte qu’elle soit relayée par l’objet produit. Alors se profile pour l’homme la possibilité de produire un double ; cela rejoint ce qu’il en est de se re-produire. Dans la dynamique qui fait que l’homme se projette dans ce qu’il fait, il y a le désir de faire quelque chose qui lui soit semblable – mais en même temps qui lui échappe.

Voilà ce qui nous protège de la folie technique : je ne la redoute pas parce que l’homme a autant le désir de produire quelque chose qui lui ressemble et qui lui échappe, qu’il a la crainte que ça lui échappe. Pourquoi ? Parce qu’il produirait alors une divinité à son image. C’est ce qu’il cherche à réussir et à rater.

Royaliste : D’où, dans votre livre, une critique du discours contre la technique…

Daniel Sibony : Oui. La critique habituelle de la technique relève elle-même de la nostalgie d’une technique à laquelle on n’aurait rien à redire, d’une technique totale, parfaite. Heidegger fut séduit par celle, meurtrièrement parfaite, qui fut la technique totalitaire du maniement des hommes, et qui s’appelle nazisme : dispositif de traitement des masses, des idées, par extermination de toutes les altérités, de toutes les « saletés », de tout ce qui peut contaminer. Les Juifs, de ce point de vue, étaient une insupportable altération ; dans cette sorte d’élan vers une origine qui s’assumerait dans son intégralité, dans sa pureté, par une technique « authentiquement » maîtrisée.

L’idée courante d’une technique qu’il faudrait complètement maîtriser est une illusion. La technique dangereuse, c’est la répétition, la routine, le ronron de la machine. Heureusement, nous sommes toujours conduits à faire autre chose, donc à nier le ressassement d’une technique : il n’y a rien qui s’offre plus à son propre effacement et à son propre démenti qu’une technique. L’injonction courante – « faites quelque chose, vous n’allez pas en rester là ! » – exprime l’un des ressorts les plus secrets du faire. Faire quelque chose, c’est donner une réplique à l’angoisse d’être réduit à son être, à son corps, à son impuissance, au trou. Parfois, il nous arrive de faire impulsivement quelque chose, juste pour ouvrir un espace d’intérêt, pour vivre un autre espace que nous-mêmes ; pour être hors de soi.

Royaliste : Mais la machine médiatique ne nous réduit-elle pas à l’impuissance ?

Daniel Sibony : Les dénonciations rituelles des médias ne changent rien à la machine médiatique ni à ceux qui la dénoncent. Là encore, on méconnaît l’analyse des transferts. La télévision est une machine de haute technicité dont le matériau est la parole-image. C’est donc une immense machine-transfert, partout présente, mais pas si puissante qu’on le dit. La critique rituelle des médias est du même ordre que la critique de la technique : la dénonciation de la médiocrité de la télévision reflète le fantasme de médias qui seraient le haut lieu de la pensée, de la culture, donc qui diraient la vérité. Si cela arrivait, ce serait l’enfer : tout le monde voudrait chercher sa consistance dans ce haut lieu que serait la télévision, on s’entre tuerait pour y passer afin de reprendre consistance. Bien sûr le niveau baisse, bien sûr les jeux sont débiles, mais la médiocrité des médias nous protège de leur pouvoir : nous savons que nous avons affaire à une entreprise marchande, et si nous avons des paroles et des vérités plus fortes à dire, nous pouvons les exprimer par d’autres voies ; y compris celle des médias parfois, par accident. Après tout, on confie bien des lettres d’amour à la poste : ça ne les salit pas ! De façon pathétique, on demande à la machine médiatique des choses qu’elle n’est pas faite pour donner, comme pour se dispenser de les produire autrement.

Royaliste : Mais que dites-vous de la technique nucléaire, notamment sous sa forme militaire ?

Daniel Sibony : L’accumulation d’engins de mort a angoissé beaucoup de monde pendant des années, mais ce danger s’est déplacé et semble marginal aujourd’hui. Je me suis interrogé sur la fonction symbolique qu’avait eue la course à l’arme nucléaire et il m’a semblé qu’elle figurait, sous une forme très fruste, ce qui se passe dans toutes les techniques d’envergure. Les armes nucléaires sont le reflet de ceux qui les ont fabriquées. Comme tout objet, et toute arme est un reflet de qui la fabrique, c’est une représentation de nous-mêmes, à laquelle on délègue un projet de tuer. En fabriquant cette overdose d’armes nucléaires capables de tout faire sauter, l’humanité a pu inscrire et se convaincre qu’elle était mortelle – ce qui ne lui semblait pas évident. Un individu se sait mortel, mais un groupe n’est pas sensé l’être, car le propre d’une communauté c’est sa reproduction. En accumulant les armes nucléaires, l’humanité a inscrit sa propre mort en elle-même ; elle l’a comme acceptée. Mais à partir du moment où les communautés se savent mortelles, elles redéclenchent la vie. C’est ce que Gorbatchev a fait pour son pays, gouverné par des vieillards et condamné au ressassement puisque l’usage de la force avait atteint son plafond. C’est la même chose pour les individus : ils arrivent à vivre pleinement à partir du moment où ils ont réussi à inscrire la mort dans la texture de leur vie comme une source de possibles. Vivre, c’est l’idée centrale de ce livre, vivre à travers les risques en prenant appui sur eux. Certes la peur n’est pas exclue. On a peur de soi-même et certaines peurs sont essentielles, si l’on peut prendre appui sur elles pour faire et trans-faire. Il ne s’agit pas d’être là où est le Bien, là où est la Vérité, ce serait l’enfer, mais d’être là où il y a des mutations, où les choses se retournent, où la vie et la mort concoctent quelque chose d’assez vivant et d’assez inattendu. La mort fait partie des forces de vie, et la peur fait partie des impulsions étonnantes de l’être.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 535 de « Royaliste » – 16 avril 1990.