C’est par la musique symphonique de sa totalité que l’Europe est un être, un vivant, une vraie personne, et qu’on n’a pas le droit de prononcer son nom et prétendre l’incarner si le rideau de fer n’est pas la nouvelle ligne bleue des Vosges. Maurice Clavel

« Il faut faire l’Europe ». Combien de fois avons-nous entendu cet impératif, catégoriquement asséné… Faire l’Europe pour assurer la prospérité. Faire l’Europe pour surmonter la crise. Faire l’Europe pour résoudre nos « problèmes », pour dépasser nos « égoïsmes » nationaux, pour en finir avec les nations « dépassées ». Construction ! Communauté ! Supranationalité !

Depuis quelques années le discours a changé et le sommet d’Athènes n’a été que le douloureux constat d’un échec visible depuis longtemps, d’une crise jamais surmontée, tandis que se précise un déclin qu’aucun volontarisme ne peut enrayer. Il ne s’agit pas de se réjouir ou de se lamenter, mais d’admettre enfin que la question de l’Europe a été mal posée. Dès lors, les solutions ne pouvaient être qu’approximatives, la « construction » fragile, la « communauté » incertaine et la « supranationalité » mythique.

QUATRE ERREURS

— La première erreur, celle des « fondateurs », a été de croire que l’Europe annulerait et dépasserait les réalités nationales, alors que l’identité européenne n’existe que par les nations qui la composent. Tel est le fait majeur que le général de Gaulle n’a cessé de rappeler et d’inscrire dans sa politique européenne qui avait alors sens, consistance et utilité.

— La seconde, de concevoir l’Europe d’abord comme une « communauté économique » alors que les deux mots sont déjà difficilement conciliables dans le cadre plus restreint d’une nation. L’activité économique suscite la rivalité pour le partage des biens qu’elle produit, la concurrence sur les marchés qu’elle crée. Elle engendre une guerre incessante lorsque son idéologie est libérale, et les échanges non complémentaires.

— La troisième, de penser que l’Europe affirmerait spontanément son autonomie à l’égard des Etats-Unis, en dépit de sa dépendance politique et militaire, et sans prendre le soin de se protéger sérieusement contre la concurrence des produits américains.

— La quatrième, que le sommet d’Athènes a durement soulignée, a été de faire entrer la Grande-Bretagne dans le Marché commun, malgré les leçons de l’histoire, malgré les liens solides qui la relient au Commonwealth et aux Etats-Unis.

Les conséquences ne se sont pas fait attendre. Le Marché commun s’est constitué sur des compromis nationaux, parfois positifs, puis de plus en plus boiteux au fur et à mesure que les difficultés s’accumulaient. Des règlements toujours plus compliqués ont tenté, en vain, de traduire une réalité qui échappait, nécessairement, aux plans bureaucratiques. Le viol de la « préférence communautaire » a été allègrement pratiqué, tandis que la C.E.E. se plaçait toujours plus nettement dans l’orbite américaine. Dans le domaine politique enfin, l’élection de la première Assemblée européenne donna lieu à des débats médiocres, simples prétextes aux règlements de compte entre les partis. Pire encore. Cette Europe qui devait faire régner la paix et l’amitié entre les peuples, et les souder face aux empires, a vu renaître des réactions xénophobes, un protectionnisme bête et, sous couvert de pacifisme, des attitudes de pure et simple démission.

LA NATION, L’UNIVERSEL

Encore une fois, nous ne saurions nous en féliciter. Le nationalisme entendu comme fermeture et haine de l’autre, n’est pas, n’a jamais été (1) dans la tradition des royalistes. Après tout, c’est la Révolution qui a inventé l’idéologie patriotique, la guerre totale et, dans un dernier spasme, un impérialisme étranger à notre vocation. La monarchie permettait une appartenance plus spontanée et plus tranquille à une nation qui n’était pas divinisée. Celle-ci s’inscrivait – non sans conflits, mais limités – dans une communauté plus vaste et plus solide que l’Europe d’aujourd’hui. Dire cela n’est pas céder à la nostalgie. L’Europe est « faite » depuis des siècles. Romaine, chrétienne, culturelle, elle n’a cessé d’exister malgré ses déchirements et sans renoncer à ses particularités nationales.

Le jeu absurde des concepts oppose la nation et l’Europe, la nationalité et l’universalité. L’histoire, l’art, et l’expérience commune disent au contraire leur cohérence. Que Lech Walesa – enfin honoré à Stockholm – soit profondément polonais ne l’empêche pas d’être catholique, c’est-à-dire universel. Ce ne sont pas les sentiments nationaux qui menacent aujourd’hui l’Europe, mais l’oubli de sa culture (2), mais l’uniformisation de ses manières de pensée, de vivre et de créer. Les intellectuels ont beau jeu de dénoncer la logique « fasciste » de la différence et de célébrer le cosmopolitisme : ni leurs intérêts ni leurs passions ne sont menacés puisque l’Europe de l’esprit survivra toujours dans quelques cénacles et dans la contemplation du passé. Pour les peuples c’est autre chose. Non seulement la modernité les prive de leurs appartenances, mais elle leur interdit de participer à la création, jamais purement matérielle, des objets, des paysages, des villes – de la beauté sans laquelle l’Europe ne sera plus. Les mystiques de pacotille, les fantasmes archaïsants, les pulsions racistes ne sont rien d’autres que des réactions dangereuses et folles à cette dépossession.

Telle est la crise de l’Europe, qui serait plus mortelle que toutes ses guerres s’il n’existait, au-delà d’une prétendue « communauté économique », des peuples qui résistent au nihilisme. Après 1968, Maurice Clavel disait que la capitale de l’Europe était Prague. Mais l’Europe en a toujours connu plusieurs et il ne me reprocherait pas d’en situer une autre à Varsovie.

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(1) … même Maurras, qui regrettait l’Europe médiévale et appelait de ses vœux « l’internationale des nations »

(2) Nous la retrouvons, vivante, dans l’admirable livre de M. Alain Michel : La Parole et la Beauté, Les Belles lettres.

Editorial du numéro 394 de « Royaliste » – 21 décembre 1983