Slogan imbécile, la « guerre contre le terrorisme » nous empêche de voir que la France est confrontée au risque de la guerre civile. Pas de panique ! La menace est présente dans toutes les sociétés politiques et nous sommes aujourd’hui en mesure de l’affronter.

Après chaque attentat, les médias constituent une formidable caisse de résonance du djihadisme, avec la bonne conscience que donne la culture de l’émotion. Cette mise en scène du terrorisme, sans laquelle il n’aurait pas lieu d’être, est de surcroît aveuglante pour les téléspectateurs. Clamer à longueur de journée que les actes terroristes sont monstrueux nous conduit à penser qu’ils sont parfaitement étrangers à nous-mêmes – idée renforcée par le bombardement des positions de Daech en Irak et en Syrie. C’est là une vision apolitique : on demande à l’armée et à la police d’éradiquer le mal. Dans son premier essai (1), David Djaïz développe quant à lui une réflexion résolument politique, qui implique le recours à l’histoire.

Cette réflexion vient contredire les jugements à l’emporte-pièce qui encombrent les médias et les réseaux sociaux. Le terrorisme islamiste n’est pas un phénomène inédit, importé, qui pourrait être éradiqué, mais une très classique manifestation de violence qui a déjà été analysée et jugulée par les Grecs avant le Christ, par les Français au 16ème siècle et fortement méditée par Ibn Khaldoun au 14ème siècle.  La « guerre contre le terrorisme » est menée comme une guerre extérieure alors que la menace est interne : ce sont des citoyens français qui tuent des citoyens français, par le terrorisme qui n’est qu’un moyen violent de communication puisque l’objectif est de faire basculer la société française – parmi d’autres – dans la guerre civile. Ce n’est pas en répétant que cette éventualité est horrible que le risque pourra être conjuré. La guerre civile doit être regardée comme événement familier – nous l’avons connue sous la tyrannie vichyste et pendant la guerre d’Algérie – et pensée selon les catégories de la philosophie politique.

Pour affronter le terrorisme islamiste, il faut retourner en Grèce en compagnie de David Djaïz. La relecture de Thucydide fait apparaître l’antériorité de la guerre civile (stasis) sur la guerre extérieure (polémos), explicite la dialectique qui noue ces deux affrontements – la guerre du Péloponnèse porte à l’incandescence les conflits internes – et souligne l’ambivalence de la stasis qui est à la fois statique et dynamique, arrêt de la temporalité politique par l’ouverture des hostilités et mouvement insurrectionnel. Les Grecs nous font comprendre que la stasis se tient en permanence au cœur de la cité : faute de pouvoir l’extirper, il faut la contenir par une politique de refoulement méthodique de la violence, qui implique l’interdiction légale de toute évocation de la mémoire douloureuse. C’est en obligeant les citoyens à « oublier l’inoubliable » que la polis retrouve son unité mais cette politique de l’unité doit traiter la guerre civile comme un poison et un remède (c’est le même mot, pharmacos) ce qui signifie que le politique doit trouver la bonne dose de conflictualité dans la vie politique.

L’étude de nos Guerres de religion renvoie à l’actualité immédiate puisqu’elles nous font voir comment une société passe de la violence latente à la violence ouverte sous l’effet de l’extrémisme religieux. La Ligue catholique rassemble les intransigeants décidés à exterminer les protestants et le parti des Politiques réputés traîtres à Dieu et à la France. C’est ce groupe en fusion qui va propager l’incendie. Radicalement antipolitique, la Ligue adhère à une idéologie messianique, rassemble des bandes armées capables de mettre en œuvre la violence purificatrice et, comme l’écrit David Djaïz, « vise à substituer l’organicité d’une communauté religieuse effervescente à la complexité de la communauté politique. Elle atteint son point de culmination avec l’assassinat, réel ou virtuel, du roi ». Ce n’est pas le catholicisme en tant que tel, mais des éléments de doctrine interprétés sur le mode fanatique qui déchaînent la guerre civile dès lors que cette idéologie se conjugue de manière contingente avec des techniciens de la tuerie, à la fois militaires et militants. L’analogie avec les groupes djihadistes est frappante et la fin des guerres françaises de religion est riche d’enseignements pour aujourd’hui. Comme les Grecs, Michel de L’Hospital avait en effet compris qu’il faut « avoir le courage de nommer le malheur pour en conjurer le spectre » selon la belle maxime énoncée par David Djaïz qui évoque ensuite la tâche de l’homme d’Etat soucieux de rétablir la concorde.

Le terrorisme islamiste doit être compris à la lumière d’Ibn Khaldoun qui montre comment une tribu des confins (assabiyya) maîtrisant l’art de la guerre peut conquérir un empire (2), les anciennes tribus étant aujourd’hui remplacées par les micro-dissidences des périphéries urbaines. Face à la menace djihadiste, la réplique nationale et internationale – spécifiquement méditerranéenne – est possible et le risque de guerre civile peut être conjuré. Pour que le monstre rentre dans le souterrain, conclut David Djaïz, nous n’avons pas besoin d’un prophète, mais d’un prince qui peut être un « prince collectif ». C’est donner matière à un débat sur le Politique, trop partiellement éclairé par le camarade Gramsci…

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(1)    David Djaïz, La guerre civile n’aura pas lieu, Le Cerf, 2017.

(2)    Cf. mes articles sur l’œuvre du professeur Martinez-Gros, qui a participé au débat avec David Djaïz lorsque ce dernier a présenté son ouvrage aux Mercredis de la NAR.

Article publié dans le numéro 1127 de « Royaliste » – 2017