Des présidents étatsuniens furent antigaullistes et intriguèrent contre la France. Le Général dut réagir mais ne fut pas antiaméricain : ses prises de position dans les périodes de crise le démontrent et son amitié pour Richard Nixon le confirme.

Les relations entre les Etats ne se vivent jamais comme des amitiés, quoi qu’on en dise, et les alliances se font et se défont au gré des circonstances. L’atlantisme n’a pas plus de sens que l’antiaméricanisme car ces deux attitudes supposent un lien positif ou négatif qui serait d’ordre essentiel. On aurait donc tort d’aller chercher chez De Gaulle des leçons d’antiaméricanisme. Tout au long de la Seconde Guerre mondiale et pendant la Guerre froide, le Général a connu des situations conflictuelles avec les Etats-Unis, mais au sein d’une alliance qui, pour lui, ne pouvait pas se vivre dans la négation de l’indépendance française. Eric Branca (1) éclaire de manière très remarquable cette politique gaullienne, constante dans son inspiration et sa volonté face aux évolutions de la diplomatie étatsunienne, examinées notamment à partir des documents déclassifiés de la CIA et de la NSA.

En 1940, ce n’est pas le Général qui déclenche le conflit mais Franklin Roosevelt. Celui-ci choisit de soutenir Pétain, qu’il reconnaît comme « chef de l’Etat de la République française » (!), parce que le nouveau régime n’est pas hostile aux Etats-Unis et parce que Washington veut conquérir les marchés de l’Empire français. D’où le soutien matériel apporté par les Etatsuniens à Vichy, même après leur entrée en guerre contre l’Allemagne et le Japon.

Dans cette realpolitik, De Gaulle fait figure de trublion dangereux par les ambitions dictatoriales qu’on lui prête. Méprisé par les diplomates étatsuniens, détesté par les exilés français de New-York (Alexis Léger, Jacques-Aldebert de Chambrun et surtout Jean Monnet), le Général est l’homme à abattre. Après le débarquement en Algérie, Roosevelt choisit de s’appuyer sur Darlan, tente d’imposer le général Giraud et fait mettre au point un plan d’administration militaire alliée de la France métropolitaine – le fameux AMGOT assorti de la mise en circulation d’une monnaie.

Roosevelt explique alors que la France libérée n’aura pas besoin de gouvernement central et qu’elle peut s’administrer par les collectivités locales avant que soient organisées des élections libres. Pire : le président des Etats-Unis avait envisagé le rattachement de l’Alsace et de la Lorraine à une entité rhénane réunissant les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique ! La République française d’Alger fera échouer ces plans ; le Gouvernement provisoire sera enfin reconnu par les Etats-Unis le 23 octobre 1944 et la France obtiendra sa propre zone d’occupation en Allemagne et un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Après le retour du général de Gaulle aux affaires, les relations franco-américaines ne peuvent manquer de se dégrader : face à la politique de toute-puissance des présidents étatsuniens – John F. Kennedy puis Lyndon B. Johnson – le Général réaffirme l’indépendance nationale par le traité franco-allemand de 1963, par le départ du commandement intégré de l’Otan, par le discours de Phnom-Penh, par le rapprochement avec l’Union soviétique… Eric Branca explique cette politique de la grandeur et expose de manière très détaillée les réactions des présidents étatsuniens et du Département d’Etat ainsi que les manœuvres et intrigues d’une CIA plus ou moins bien contrôlée par le pouvoir politique. Les archives – certaines sont publiées en annexe du livre – prouvent que la CIA a soutenu le FLN mais aussi l’OAS et qu’elle a cherché à déstabiliser le gouvernement français en inventant la fable, répercutée par le journal d’extrême droite Minute, d’une taupe soviétique installée au cœur de l’Etat. En 1968, elle commandera même un film à UniversalTopaz, en français L’étau  – dont elle imposera le scénario à Hitchcock. Une fois encore, De Gaulle fut traité en ennemi public alors qu’il était partisan de la fermeté lors de la crise de Berlin en 1964 et qu’il s’était résolument placé auprès des Etats-Unis lors de la crise de Cuba.

Les dernières années des relations entre De Gaulle et les Etats-Unis furent beaucoup plus heureuses. Dés 1960, le Général avait remarqué les qualités de Richard Nixon, qui était alors vice-président des Etats-Unis, et prévu qu’il serait un jour élu président. En 1963, De Gaulle lui explique que la reconnaissance de la Chine est nécessaire et lui montre en 1968 que le désengagement au Vietnam est dans l’intérêt des Etats-Unis. Nixon, de son côté, confie à la presse son admiration pour le président français et une relation confiante se noue lorsque « Dick » entre à la Maison Blanche. Il y a une réelle amitié entre De Gaulle et Nixon – les documents abondent – mais c’est la conception nixonienne de la politique étrangère qui explique l’accord entre les deux présidents : au lieu de vouloir décider de tout à la place des Européens, Richard Nixon et Henry Kissinger, veulent que l’Europe s’assume et que la France indépendante y joue un rôle déterminant.

Rapportées avec précision par Eric Branca, les longues conversations entre les deux présidents, en février-mars 1969, annoncent une nouvelle ère dans les relations franco-étatsuniennes – mais le  Non au référendum d’avril 1969 entraîne le départ du Général. La droite et la gauche américaines sentent alors venir le moment de la revanche.

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(1) Eric Branca, L’ami américain, Washington contre de Gaulle – 1940-1969, Perrin, 2017.

Article publié dans le numéro 1136 de « Royaliste » – 2018