Charles de Gaulle et Napoléon Bonaparte s’opposent du tout au tout. En juxtaposant ces deux destinées personnelles, qui fascineront toujours les Français, Patrice Gueniffey réfléchit sur la France, et sur les multiples manières dont son histoire est racontée et aujourd’hui déconstruite.

La remise en cause de l’enseignement de l’histoire de France a commencé en 1973 lorsque la droite pompidolienne puis giscardienne entreprit de liquider l’héritage gaullien. Interrompue par François Mitterrand, la déconstruction de ce qu’on appelle le roman national a repris avec Jacques Chirac et se poursuit méthodiquement. Etude intensive des civilisations extra-européennes, liquidation de pans entiers de l’histoire nationale, promotion des victimes : il s’agit d’inscrire notre pays dans un réseau d’appartenances européennes et mondiales selon l’idée sous-jacente que la France n’existe pas, qu’elle fut une invention qui peut être aujourd’hui reconfigurée dans la perspective de la mondialisation. Dès lors, les grands hommes sont renvoyés au musée des gloires suspectes ou déplorables…

Ce n’est pas la première fois. Au XIXème siècle, l’histoire selon Guizot et Augustin Thierry est une « quête de l’impersonnalité » et Michelet avait proclamé sa volonté d’en finir avec l’histoire des individus pour célébrer une France qui se serait faite elle-même. A la fin du siècle dernier, on voulut démontrer qu’elle était le produit de profondes et lentes évolutions structurelles… Puis on en revint aux grandes biographies, qui furent plébiscitées par des Français d’autant plus passionnés d’histoire que l’école ne leur en fournissait plus que des versions bizarres et fragmentées.

Les figures de Napoléon Bonaparte et du général de Gaulle sont évidemment centrales dans notre mémoire nationale mais on ne saurait établir entre ces deux militaires une filiation idéologique et politique, ni même des comportements similaires, sauf dans leur volonté de faire œuvre d’écrivain. Patrice Gueniffey les présente comme « deux héros français » (1) en s’efforçant de définir le héros, qu’il ne distingue pas clairement du Grand homme ou de l’homme providentiel. Une discussion sur ce point serait intéressante mais je veux surtout retenir ce que Patrice Gueniffey dit de la place des grandes figures dans l’histoire de France comparée à celle de l’Angleterre. Outre-manche, la monarchie a bénéficié jusqu’au siècle dernier d’une classe dirigeante stable composée de nobles et de propriétaires fonciers alors qu’en France le pouvoir politique a bénéficié très tôt d’une administration au service de l’Etat qui mobilisait des nobles aussi bien que des roturiers. Solide en Angleterre, l’unité politique a toujours été fragile en France et elle besoin de héros pour se relever dans ses terribles épreuves. Depuis que le roi ne symbolise plus cette unité, les grands serviteurs de la nation deviennent indispensables quand la situation paraît désespérée. Au sens premier, l’homme providentiel pourvoit à un manque. C’est en se sens que De Gaulle est héroïque mais

l’héroïsme gaullien est à l’opposé de l’héroïsme napoléonien : le Petit Caporal met la France au service de sa propre gloire et se fait enterrer aux Invalides, le Général se met au service de la France et choisit pour dernière demeure le cimetière de Colombey. Ils sont tous deux militaires, mais le Connétable n’est pas le Conquérant. De Gaulle n’est pas un chef aimable, alors que l’Empereur est adulé par ses soldats. Le Général fait la guerre selon un projet politique – la libération de la patrie – alors que le Petit Caporal est un homme de guerre : « Napoléon ne fait pas la guerre, il l’aime ; il s’y épanouit, certain qu’elle fait la vie plus large, plus grande, plus intense ».

Tous deux ont une certaine idée de la grandeur, mais ce n’est pas la même. A l’encontre d’une opinion largement répandue, Patrice Gueniffey estime que « De Gaulle n’était pas un esthète de l’action dont la politique aurait consisté à travestir le déclin de la France par une rhétorique de la grandeur. Il s’efforçait, par le discours comme par l’action, de la retenir sur la pente. La véritable grandeur du Général fut non pas d’avoir cru qu’il était lui-même la France et qu’elle vivait en lui par on ne sait quel aberration de l’esprit, mais d’avoir décidé qu’il serait la France, ou plutôt qu’il en assumerait le fardeau à un moment où elle était passée sans transition ou presque du sommet à l’abîme ». De Gaulle fut grand parce qu’il voulait la grandeur de la France, parce que la France n’est pas elle-même sans la grandeur, et admirait Napoléon pour le rayonnement qu’il lui avait donné malgré la fin désastreuse de son aventure. Sur ce point, le Général se séparait de Jacques Bainville concluant : « sauf pour la gloire, sauf pour l’art, il eût probablement mieux valu qu’il n’eût pas existé ».

L’opinion du général de Gaulle sur Napoléon est discutable mais il est avéré que la politique gaullienne de la grandeur est tout le contraire de l’aventure napoléonienne. Patrice Gueniffey dit très bien que Napoléon fut vaincu « par lui-même, par l’excès de son génie, par l’absence de toute mesure qui en découlait, par l’incapacité qui était la sienne d’assigner une fin à son action, fût-elle élevée, empreinte d’une grandeur à tout autre inaccessible, et de n’en pas franchir la limite ». De Gaulle conduit la guerre en politique, pour rétablir la France dans le jeu des équilibres européens et mondiaux. La démesure du Général est de se fixer à Londres une tâche démesurée qu’il parvient à remplir, rétablissant ainsi une plus juste mesure des choses. Quelles « choses » ?

Les institutions. Bonaparte prend le pouvoir par la force mais sans drame – Patrice Gueniffey qui connaît parfaitement le sujet dit que le 18 Brumaire est proche de la farce – et Napoléon n’institue rien de durable. Le Général, qui joue de la menace de coup d’Etat en 1958 revint par les voies légales et les pouvoirs exceptionnels qu’il obtient lui permettent de fonder une République démocratique et parlementaire qui demeurera après sa disparition.

L’Europe. Le Général a toujours été hostile à une Europe fédérale, nécessairement tyrannique, et visait, selon ses propres termes, « l’institution du concert des Etats européens » dans une perspective confédérale. L’Empereur voulait établir par la guerre l’hégémonie française en Europe comme l’explique Patrice Gueniffey en quatre pages lumineuses (235-239) mais depuis Trafalgar ce ne fut qu’un « leurre » masqué par l’épopée glorieuse de la Grande Armée.

De Gaulle est « l’anti-Napoléon ». Le Général avait repris la politique de Richelieu et de Mazarin et nous pouvons reprendre la politique gaullienne en l’actualisant alors que l’aventure de Napoléon Bonaparte est un passé dépourvu de tout avenir.  

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(1)    Patrice Gueniffey, Napoléon et De Gaulle, Deux héros français, Perrin, 2017. Sauf indications contraires, les phrases entre guillemets sont tirées de cet ouvrage.