A l’émotion provoquée par la mort de l’ourse Cannelle s’est ajoutée la réélection de George W. Bush, douloureusement ressentie par la haute classe journalistique qui misait sur le candidat démocrate. Si bien qu’il n’y avait plus guère de place, dans les principaux médias, pour évoquer la campagne lancée par le Secours populaire français et la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE) « contre la précarité étudiante ».

Le sujet méritait pourtant qu’on s’y arrête – au moins pour manifester la compassion qui est de mise lorsqu’un village de toile est inondé par la crue d’un torrent. Or, sous ses différentes formes, la misère en milieu étudiant touche une population qui équivaut à celle d’une ville moyenne.

En France, que la gauche ou la droite soient au pouvoir, que la croissance soit nulle ou mollement rebondissante, cent mille étudiants (sur 2,2 millions) vivent dans la précarité. Parmi eux, plus de vingt mille subissent un état de « pauvreté grave et durable » et des étudiants de plus en plus nombreux sont obligés de prendre un travail (mal) rémunéré pour survivre – ceci au détriment de leurs études. Encore mal connues, les conditions d’existence de nombre d’étudiants étrangers seraient pires.

Qu’on ne crie pas au misérabilisme ou à la récupération politicienne d’un « problème préoccupant ». Certes, le gouvernement peut faire valoir que 30% des étudiants reçoivent des bourses sur critères sociaux – entre autres aides dont ils bénéficient. Reste le constat, que l’on trouve année après année dans divers rapports officiels : cent mille personnes étudient dans de très mauvaises conditions et, parmi eux, beaucoup mangent très mal et trop peu.

Ceci dans un des pays les plus riches du monde.

Le gouvernement n’a pas réagi à la campagne menée par le Secours populaire et la FAGE qui collectent auprès les restaurants des ticket de restaurant universitaire afin de les distribuer aux plus démunis. Selon la doctrine du milieu dirigeant, il est normal de laisser jouer la solidarité étudiante de même que l’entraide entre les classes moyennes et les classes pauvres : mise en place voici vingt ans sous l’égide de la gauche, l’administration privée et bénévole de la pauvreté de masse permet de faire des économies budgétaires. Que ces gains soient ensuite dilapidés dans les pratiques du népotisme est une autre affaire…

Bien entendu, personne n’est dupe de ces négations éhontées des principes du droit et des lois. Ni les associations caritatives, ni les centres sociaux universitaires, ni les étudiants… Mais cette lucidité ne dérange en aucune manière les dirigeants du pays puisque les groupes contestataires et les syndicats étudiants ne parviennent plus à mobiliser des jeunes gens trop occupés à passer leurs examens et à assurer leur subsistance.

Du point de vue de l’oligarchie, tout va pour le mieux. La morale régit les rapports sociaux (la solidarité est censée compenser le retrait de l’Etat social) et de dures conditions de travail et d’existence permettent de sélectionner les employés supérieurs qui assureront l’encadrement des travailleurs de rang modeste. La reproduction de l’élite au pouvoir se fait quant à elle dans ces « pôles d’excellence » que constituent les grandes écoles.

Ce qui ressemble à un mauvais roman marxiste est un plan qui figure dans les ouvrages de référence des technocrates ultralibéraux. Ils auraient tort de se gêner puisque tout se passe hors des procédures démocratiques et sans que les rues des villes universitaires soient troublées.

L’erreur des oligarques est de croire que, dans les pays développés, le mouvement de l’histoire s’est achevé dans le marché mondialisé. Tel n’est pas le cas aux Etats-Unis. En Europe, aucune caste ou classe dirigeante n’a pu longtemps agir sans se soucier des souffrances et des aspirations de la majorité de la population. La génération « libérale-libertaire » qui détient le pouvoir culturel n’est plus en phase avec la société et les oligarques de droite et de gauche sont discrédités – quand ils ne sont pas haïs. L’absence d’issue politique à ce conflit majeur est à tous égards périlleuse.

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Editorial du numéro 847 de « Royaliste » – 2004