A lire la production courante, journalistique ou éditoriale, on a le sentiment que plus rien ne se passe dans le domaine de la réflexion politique fondamentale. La publication des actes du colloque de Cerisy sur l’auto-organisation montre qu’il s’agit là d’une fausse impression : en politique, comme en épistémologie il se passe des choses passionnantes.

Organisé par Jean-Pierre Dupuy et Paul Dumouchel, le colloque de Cerisy avait pour objectif de faire le point sur les théories de l’auto-organisation qui se développent depuis une dizaine d’années dans les différents domaines de la science (physico-chimie, biologie, cybernétique) et sur le plan politique.

Tâche immense, manifestement réussie si l’on en juge par la qualité des communications et la densité des débats. Tâche périlleuse aussi, comme l’indiquaient les organisateurs dans leur introduction au colloque : découvertes au début des années 1970, les théories scientifiques de l’auto-organisation ont été utilisées pour justifier des revendications autonomistes, écologistes ou autogestionnaires. Or la vieille volonté de fonder le politique sur une théorie scientifique est toujours ambiguë, et singulièrement lorsqu’il s’agit d’auto-organisation. Comme l’écrivent Dumouchel et Dupuy : « … l’idée vague d’autonomie, conçue comme indépendance, absence de médiation et rapports sociaux fusionnels (est) au fond tout le contraire de ce que les théories de l’auto-organisation enseignent par leurs aspects formels ». Il n’y a pas d’autonomie sans hétéronomie ou, en d’autres termes, d’organisation ou de système sans un agent extérieur qui les fait exister. Tel est le paradoxe sur lequel toute la pensée politique moderne a buté, et qu’il s’agit maintenant de prendre en considération.

L’importance, quantitative et qualitative, des travaux du colloque de Cerisy interdit le résumé : il faut s’y plonger, résolument. Les lecteurs qui seraient rebutés par les formules mathématiques et par les exposés à caractère très directement scientifique iront tout droit – après avoir lu l’excellente «ouverture» de Jean-Pierre Dupuy et Paul Dumouchel – aux analyses qui leur sont déjà plus familières, s’ils lisent régulièrement «Royaliste» : l’exposé sur «Mimétisme et autonomie» de P. Dumouchel, celui de J.-P. Dupuy sur «L’auto-organisation du social dans la pensée libérale et économique», l’analyse, faite par René Girard, de la «Danse de Salomé» et, bien sûr, le grand débat entre Cornélius Castoriadis et René Girard sur «la contingence dans les affaires humaines» – sans oublier les réflexions de Pierre Rosanvallon sur la formation et la désintégration de la galaxie «auto».

Autant de contributions capitales à une réflexion politique et sociale qui, désormais libérée de tout dogmatisme, se renouvelle et s’affine rapidement.

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Colloque de Cerisy, juin 1981, L’auto-organisation. De la physique au politique, Le Seuil.

Article publié dans le numéro 385 de « Royaliste » – 23 juin 1983