Dans l’enquête d’utilité publique sur le mystère Rocard, de nouveaux éléments d’information, qui donnent à réfléchir, viennent d’être publiés.

D’abord, on se frotte les yeux. Et pourtant, ce qui est annoncé à la une du Monde figure bel et bien comme titre d’un long article de Jean-Louis Andréani (1), qui pose une question et énonce une affirmation également surprenante : « comment vendre un premier ministre qui ne croit plus au politique ». Est-ce bien là le double souci qui affecte les stratèges de l’hôtel Matignon ? En ce cas, il y a lieu de s’inquiéter.

Certes, l’évocation de la « vente » du Premier ministre risque de ne pas choquer outre mesure des lecteurs blasés : il s’agit d’une contamination du langage politique par l’idéologie marchande que véhicule une publicité avilissante. Nous savons que, pour Jacques Séguéla et ses confrères, un Premier ministre ne vaut pas plus qu’un sac de pommes. Mais nous ignorions que les responsables de la communication politique de Michel Rocard se laissaient encore aller à ces analogies dégradantes. Passons sur ce scandale léger…

Il faut au contraire prendre au sérieux l’affirmation selon laquelle le Premier ministre ne croirait plus au politique. Si Andréani avait écrit que Michel Rocard ne croyait plus à la politique, il ne faudrait pas s’étonner outre mesure : après des dizaines d’années de galère au P.S.U. et au P.S., dans l’opposition et au gouvernement, il est permis d’être lassé par les jeux de la politique. Mais c’est du politique qu’il est question, c’est-à-dire du pouvoir en tant que tel, de sa tâche quotidienne, de son projet à long terme, de ses principes et de ses modalités. Si le Premier ministre ne croit plus à cela, qui est essentiel, on se demande pourquoi il a accepté cette fonction, et pourquoi il y reste.

En fait, l’attitude de Michel Rocard est plus complexe qu’il n’y paraît. Il ne récuse pas le pouvoir politique, mais adopte à son égard une humilité sympathique, en récusant l’idée d’un pouvoir omniscient et omnipotent. C’est là l’expérience d’un homme qui a participé à un immense espoir et qui l’a vu retomber, qui a eu foi dans les promesses du socialisme, avant de découvrir qu’elles étaient pour une grande part inopérantes. D’où un comportement prudent, un refus souvent réaffirmé de « faire rêver », fondé sur le constat de l’impuissance relative du pouvoir politique. En ce sens, le Premier ministre rejoint le comte de Paris, qui exprimait dans son dernier livre (2) un rejet presque identique de la croyance politique : «ne pas croire au pouvoir, c’est s’assigner des limites quand on l’assume, c’est fixer son domaine quand on est en face de lui ( … ) Toute religion du pouvoir est meurtrière, y compris pour ses desservants ».

QUEL PROJET ?

Mais le comte de Paris fait du pouvoir politique l’instrument d’un projet, alors que le Premier ministre semble s’en tenir à sa défiance initiale en décrivant un gouvernement corrigeant « à la marge » des évolutions qu’il ne peut ni contrôler, ni infléchir. Même si ce point de vue n’est pas faux (l’Etat ne peut commander aux évolutions sociales), le risque est grand d’en tirer argument pour gérer au jour le jour. Or que serions-nous aujourd’hui s’il n’y avait pas eu, dans les années soixante, des décisions libératrices en matière de politique extérieure et de défense ? Et comment espérer résoudre par des actions « à la marge » des problèmes et des conflits intérieurs qui exigent des choix, selon une visée à long terme ? La conception rocardienne du politique a dix bonnes années de retard, dans sa référence implicite à la dénonciation de la « maîtrise » qui suivit la révélation de la barbarie totalitaire. Hélas, le Premier ministre n’a pas encore redécouvert, selon le mouvement de la pensée contemporaine, la tâche propre du politique, dans l’ordre qui est le sien.

***

(1) Le Monde, 24 décembre 1988

(2) L’Avenir dure longtemps, Grasset 1987, pages 99 à 113

Article publié dans le numéro 506 de « Royaliste » – 8 janvier 1989