Avant de reprendre lors de notre Mercredi parisien du 12 janvier 2011 le fil d’un débat engagé depuis une vingtaine d’années, Anicet Le Pors (1) nous avait adressé un texte résumant ses réflexions après l’échec du « socialisme réel » et face à la crise du capitalisme. Trois séries de propositions y sont inscrites dans une perspective socialiste que j’analyse ci-dessous.

L’idée de « socialisme » connaît aujourd’hui une profonde désaffection. Il y a à cela des causes générales, au premier rang desquelles l’effondrement du système dit du « socialisme réel », mais aussi une décomposition sociale profonde caractérisée par une perte des repères traditionnels : matériels, politiques, idéologiques, qu’accompagne un affaiblissement du lien social. La nature même des formations politiques qui s’en réclamaient en est atteinte. En France, le parti socialiste n’est ainsi qualifié que par habitude ou inertie. Le parti communiste lui-même n’y fait plus guère référence (à l’exception notable du mouvement des jeunes communistes), la plupart de ses inspirateurs – dont plusieurs l’ont d’ailleurs quitté récemment – ayant pratiqué la fuite en avant vers un communisme indéterminé sous couvert de la célèbre phrase de Marx : « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses », phrase qui, dogmatisée et hors l’usage effectif qui en est fait, ne veut rien dire, mais dispense de caractériser les transformations majeures qui permettraient d’identifier une société nouvelle.

Or, dans une crise qui est bien une crise de système, il est plus que jamais nécessaire de dire qu’elles seraient les transformations quantitatives et qualitatives qu’il faudrait réaliser pour contester le capitalisme, à la fois nocif et incapable de répondre aux besoins humains de notre époque. Il ne s’agit pas se revenir sommairement au séquençage que proposait le matérialisme historique : communisme primitif-féodalisme-capitalisme-socialisme-communisme, mais de s’inscrire néanmoins dans une perspective historique prolongeant la trajectoire antérieure. Entreprise difficile sans doute dans le désenchantement ambiant, mais qui reste la responsabilité des femmes et des hommes de notre temps. À cet effet, la stratégie de la récusation n’est pas la bonne solution : le contraire d’une erreur n’est pas nécessairement une vérité. L’hypothèse socialiste reste sur le chantier et il convient de lui donner un contenu tenant compte des échecs, mais aussi des enseignements du XXesiècle « prométhéen », en souvenir de ce titan de la mythologie grecque qui avait voulu de donner le feu du ciel aux hommes.

En rupture mais aussi en continuité. Rappelons que le matérialisme historique définissait le socialisme sur la base de trois caractéristiques : la propriété collective des grands moyens de production et de financement, le pouvoir de la classe ouvrière et de ses alliés, l’émergence d’un homme nouveau. L’insuffisance de ces énoncés est aujourd’hui évidente au vu des erreurs et des perversions qui ont marqué leur mise en oeuvre, mais elle ne justifie pas un rejet puéril et elle appelle au contraire, à la lumière de l’expérience, une refondation sérieuse. Celle-ci pourrait développer une perspective socialiste selon les trois axes suivants.

L’appropriation sociale. L’étatisation soviétique a failli. L’expérience des nationalisations réalisées en France en 1982 que le simple transfert juridique de propriété était insuffisant (articulation faible à la politique économique publique et au développement des droits d’intervention des travailleurs). Le recours fréquent, aujourd’hui, à la notion de « pôle public » reste une facilité puisque ces pôles ne sont pas définis précisément, ne comportent aucune nouvelle expropriation du capital et ne sont pas davantage liés aux finalités. Il s’agit donc de dire concrètement à quelles nationalisations financières et industrielles on se propose de procéder ; au-delà du simple transfert juridique de propriété, à quelle économie des besoins elles se rattachent, quels sont notamment les services publics qui leur correspondent, la rationalisation des politiques publiques que l’on souhaite mettre en œuvre, la planification que l’on se propose de réhabiliter, les relations internationales publiques que l’on veut promouvoir. Les statuts publics des personnels doivent être confortés et un statut législatif des travailleurs du secteur privé instauré permettant la convergence des garanties et des droits.

La démocratie institutionnelle. Elle ne peut être confisquée par une catégorie sociale qui disposerait de prérogatives spéciales. La Ve République présentée à l’origine comme un « parlementarisme rationalisé », est devenue « monarchie aléatoire » lorsque sont survenues les cohabitations. Elle connaît aujourd’hui une « dérive bonapartiste » dangereuse et dégradante. L’actuelle constitution, dix-neuf fois modifiée en dix-huit ans, ne correspond pas à l’organisation des pouvoirs qui convient à notre pays. La démocratie institutionnelle doit reposer sur un régime parlementaire fondé sur un mode de scrutin proportionnel, exclusif de l’élection présidentielle au suffrage universel. Cela devrait avoir comme conséquence immédiate, compte tenu de la dégradation démocratique que nous observons : le refus motivé de présenter un candidat à cette élection dès 2012. Le recours au référendum devrait être strictement limité aux questions constitutionnelles afin d’écarter la tentation plébiscitaire. Avec les principes d’unité de la République, de souveraineté nationale et populaire, de libre administration des collectivités territoriales, celui de subsidiarité démocratique devrait présider à la répartition des compétences aux niveaux infra et supranationaux.

La citoyenneté. L’homme nouveau n’a pas émergé, c’est là sans doute l’échec le plus grave des régimes communistes, soviétique et chinois notamment. Cette émergence était surtout conçue comme la conséquence des changements structurels ; la construction effective de cet être d’un autre type ne retenait l’attention que de manière subsidiaire. On peut mesurer aujourd’hui l’ampleur du désastre à l’état de la démocratie dans les pays concernés. Ce constat doit normalement conduire au retour du citoyen sur la scène de l’histoire. La France dispose à cet égard d’une histoire déjà longue, nourrie de ses révolutions et de ses penseurs les plus prestigieux. La citoyenneté est un concept puissamment fédérateur : il s’agit, en particulier, de notre conception de l’intérêt général et du service public, d’un modèle d’intégration fondé sur le droit du sol et l’égalité individuelle, d’une éthique de la responsabilité que permet la laïcité, d’un statut du citoyen avant tout politique mais aussi économique et social, d’une démocratie locale expérimentée, d’une histoire institutionnelle particulièrement riche, y compris de ses contradictions.

Ces options, que l’on peut dire socialistes tant elles correspondent à une société d’un type nouveau, inscrivent nécessairement leur application dans le temps long. Elles peuvent dans l’immédiat contrarier des stratégies d’alliances. Elles figurent néanmoins parmi les conditions d’une véritable ré-identification politique.

MA REPONSE EN DEUX ACCORDS ET UNE REPLIQUE

Etranger au marxisme, je ne peux me dire socialiste tant le mot a été vidé de sa signification par les hiérarques de la rue de Solferino. Mais il y eut un socialisme français, partiellement institué par le Front populaire et qui s’est pleinement affirmé à la Libération et jusqu’au départ, en 1969, du général de Gaulle. Après, nous avons vécu sur cet héritage et espéré qu’il serait enrichi entre 1981 et 1983. Puis nous avons vu les socialistes officiels participer activement à la destruction du socialisme français qui se caractérisait par la planification indicative, un important secteur public, une volonté de juste répartition du revenu national, un système assez complet de protection sociale.

En accord avec Anicet Le Pors, nous voulons une nouvelle politique de nationalisations – elle devrait porter immédiatement sur le secteur du crédit en raison de la catastrophe en cours – et nous nous retrouvons pleinement dans la conception de la citoyenneté qu’il expose. Mais il me faut une nouvelle fois répliquer sur la« démocratie institutionnelle » de trois manières :

- la question des institutions est à distinguer des problèmes relatifs à la reconstruction d’un socialisme français. Il n’y a pas de doctrine socialiste des institutions. Léon Blum s’est accommodé de la 3ème République, qui ne pouvait lui donner les moyens de sa politique. François Mitterrand et les socialistes ont pu se maintenir au pouvoir grâce à la 5ème République et la vieille gauche française, communistes compris, cultive étrangement la nostalgie robespierriste et celle du régime d’Assemblée. Nous sommes dans la posture, pas dans le projet de réforme constitutionnelle.

- le régime parlementaire ne trouve son équilibre que dans la monarchie royale comme on le vérifie dans diverses nations européennes : l’arbitrage y est effectif et la symbolique nationale clairement incarnée.

- la réponse politique aux faiblesses de la 5ème République n’est pas dans un retour au régime d’Assemblée, par réaction à l’homme qui viole depuis 2007 l’esprit et la lettre de la Constitution, mais au contraire dans l’accomplissement du projet gaullien selon la logique qui prévaut en Grande-Bretagne, en Espagne, dans l’Europe du nord. Sans que les partis conservateurs se sentent exclus de la nation, le travaillisme s’est développé dans le cadre monarchique, comme la social-démocratie nordique ; un socialisme pourrait tout aussi bien s’affirmer en Espagne après la disparition de ce qui en tient lieu actuellement.

Différentes des miennes, parfois opposées mais pas toujours, les fidélités historiques d’Anicet Le Pors l’empêchent d’envisager la possibilité d’une royauté limitée dans son pouvoir mais exerçant pleinement son autorité dans le domaine qui lui est juridiquement attribué. Pour la suite de notre débat, nous aurions tous deux avantage à nous placer sur le plan de la stricte logique du Politique.

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(1) Anicet Le Pors, conseiller d’État, ancien ministre, a publié en 2010 Les racines et les rêves aux Éditions du Télégramme.

 

Article publié dans le numéro 987 de « Royaliste » – 2011