SOMMES-NOUS EN GUERRE ?

La France est en guerre ! Après chaque attentat, la proclamation scande les discours officiels. Qui est dupe ? Pas grand monde. La France est en guerre, mais on ne la fait pas. On : la « gouvernance », cette entité qui rassemble des gens qui font semblant d’être président de la République, Premier ministre ou ministre de quelque chose. La « gouvernance » ne fait pas la guerre : elle cultive des postures et prend des demi-mesures qui composent une « culture de la martialité », pour jargonner à sa manière, venant colorer la gestion des jours ordinaires.

La France n’est pas en guerre parce que, comme chaque année, le Conseil des ministres ne se réunira pas au cœur de l’été. La France n’est pas en guerre parce que François Hollande se rendra à Rio pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. La France n’est pas en guerre parce que le Coordonnateur national du Renseignement, Didier Le Bret, quittera ses fonctions en novembre prochain pour se présenter aux élections législatives avec le plein accord du président de la République. La France n’est pas en guerre parce que le ministre de la Défense continue de présider la région Bretagne alors qu’un ministre de la Guerre est à son poste jour et nuit. De fait, Jean-Yves Le Drian gère quant à lui des opérations militaires extérieures. En Syrie, ces opérations sont dérisoires : « douze avions déployés et, au bilan, une bombe par jour sur un territoire grand comme le Royaume-Uni » rappelle le colonel Goya (1). Au Sahel, l’intervention de l’armée française est indispensable mais les moyens dont elle dispose sont dramatiquement limités.

La France n’est pas en guerre parce que les autorités politiques d’un pays en guerre prononcent des discours de guerre alors que nous entendons des discours sur la guerre dépourvus de toute rigueur. On a déclaré la « guerre contre le terrorisme » au mépris d’une évidence cent fois répétée : on ne fait pas la guerre à une méthode de combat. Pire : on a déclaré la « guerre contre le terrorisme » alors qu’on soutenait le Front Al-Nosra, filiale d’Al-Qaeda.

La France n’est pas en guerre parce que les appels à la « mobilisation » sont suivis de propos inacceptables et de messages flous. Après l’attentat commis à Saint-Etienne du Rouvray, on a évoqué la « communauté catholique » en oubliant qu’une nation de citoyens est tout le contraire d’une mosaïque de communautés. Et l’on a bavardé pendant plusieurs jours sur le financement des lieux du culte musulman comme si l’on découvrait un problème – pourtant bien connu et pour lequel des solutions ont déjà été présentées (2). Il va presque sans dire que l’outrecuidance de la droite n’est pas plus supportable. Qui peut oublier que Nicolas Sarkozy, François Fillon et Alain Juppé portent l’écrasante responsabilité de la situation qu’ils dénoncent : réduction des effectifs de la police et de l’armée, compromission avec l’Arabie saoudite et le Qatar, guerre de Libye…

La France n’est pas en guerre parce que sa « gouvernance » ne veut pas couper les circuits de financement de la propagande salafiste-wahhabite et ruiner l’influence des réseaux qui cultivent le communautarisme et qui créent un contexte favorable aux actions djihadistes (3). La lutte contre les réseaux islamistes exige une politique de développement économique et social mais aussi un engagement résolu des partis politiques qui ne devraient plus tolérer que des élus pactisent avec les islamistes et qui devraient encourager les associations qui affrontent directement les agents salafistes-wahhabites.

La France n’est pas en guerre parce que l’état de guerre impliquerait que les djihadistes arrêtés et les agents de l’ennemi soient placés dans des camps de prisonniers et que, par ailleurs, la presse soit soumise à la censure. Je ne plaide pas pour de telles solutions. La France peut lutter contre les djihadistes en utilisant les règles ordinaires du droit et sans placer la presse sous contrôle militaire. Il faudrait cependant que les pouvoirs publics placent les médias télévisés devant leurs responsabilités car il est évident que les mises en garde du Conseil supérieur de l’audiovisuel ne suffisent pas. Comme la « gouvernance » vit en osmose avec les patrons de presse et les vedettes médiatiques, il faut souhaiter une mobilisation des citoyens. Il est acquis depuis longtemps que le traitement médiatique des attentats donne un retentissement inouï à la propagande djihadiste. Il est acquis depuis longtemps que les chaînes d’information en continu ont pour principale caractéristique d’informer très peu et très mal comme on l’a vu, une nouvelle fois après l’attentat de Nice : prime à la rumeur, témoignages non vérifiés, diffusion d’images des victimes, bavardages des experts autoproclamés. Les informations sérieuses données par ces chaînes viennent du procureur de la République et du ministre de l’Intérieur et elles sont communiquées en quelques minutes. Le reste du temps, les chaînes participent à l’événement vu sous l’angle de l’émotion – le mot et sans cesse répété – mais sans oublier de rappeler toutes les cinq minutes le nom de la chaîne car la concurrence est rude sur le marché de l’obscène. Il nous faut dénonce sans relâche l’hystérie médiatique, qui aboutit à la déstabilisation des esprits (4) et qui encourage le passage à l’acte terroriste.

La France n’est pas en guerre parce que la guerre contre le djihadisme impliquerait une hausse massive du budget des ministères régaliens afin de créer de nouveaux régiments, de renforcer les effectifs de la Police nationale et de donner aux services de renseignement les moyens qui leur font défaut. Nous avons besoin, en urgence, d’une politique budgétaire et monétaire conçue hors des règles bruxelloises, selon les enjeux politiques nationaux.

(à suivre)

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(1)  http://www.asafrance.fr/item/interview-du-colonel-er-michel-goya-sur-le-terrorisme-la-france-ne-mene-pas-une-vraie-guerre.html

(2) Cf. Camille Desmoulins, L’islam au feu rouge, Le poing sur la table, Cerf, 2015 et mon article sur ce livre : http://www.bertrand-renouvin.fr/culte-musulman-lechec-dune-representation/

(3) Sur les notions de contexte et de densité, cf. l’étude de Jacques Sapir : http://russeurope.hypotheses.org/5100

(4)  Cf. Gerard Chaliand : https://www.letemps.ch/monde/2016/05/17/parler-cesse-menace-terroriste-obscene

(5) Cf. Général Vincent Desportes, La dernière bataille de France, Lettre aux Français qui croient encore être défendus, Le Débat/Gallimard, 2015 et mon article sur ce livre :  http://www.bertrand-renouvin.fr/une-armee-pour-la-france/