QUELLE MOBILISATION ?

La guerre implique la mobilisation des citoyens. Logique, le discours sur la « guerre contre le terrorisme » contient, entre autres éléments de langage, des exhortations à la mobilisation. Mais cette logique de pure forme produit le contraire de l’effet recherché : les citoyens exhortés ne savent pas comment on se mobilise « contre le terrorisme » puisque les pouvoirs publics ne savent pas dire contre qui et comment les citoyens doivent se mobiliser. L’ennemi officiellement désigné – les bandes armées qui opèrent en Syrie, en Irak et au Sahel – est trop loin pour que la mobilisation des citoyens ait un sens et, sur le territoire national, aucune voix officielle ne nous a jamais expliqué comment nous pouvions empêcher les actions terroristes.

L’effroi provoqué par l’attentat, l’émotion cultivée par les médias et la rhétorique martiale de la « gouvernance » provoquent un désarroi général fondé sur l’incompréhension et l’impuissance. Et la gouvernance » qui disserte sur la  résilience reçoit en réponse la colère des citoyens exaspérés par l’inertie bavarde. Cette inertie n’est pas totale puisque le bricolage est une forme d’activité. Il est vrai qu’on va fournir de l’artillerie à l’armée irakienne. Il est vrai qu’on réfléchit à la formation des imams. Il est vrai qu’on expulse des agitateurs salafistes. Il est vrai qu’on va organiser un semblant de « garde nationale ». Mais tout cela se fait toujours avec un temps plus ou moins long de retard, sans cohérence ni efficacité.

Le désarroi est aggravé par le comportement des états-majors « socialistes » et « républicains » qui tentent de faire oublier leurs écrasantes responsabilités ou qui multiplient, dans la gauche dite radicale, les signes de confusion intellectuelle et de divisions intestines. Les dirigeants ont perdu leur légitimité, les partis classiques ont perdu leur crédibilité (1). Cette situation de crise pourrait provoquer un sursaut gaullien – celui que provoquerait un homme ou une femme décidée à aller au-delà de lui-même pour rassembler la nation sur un projet national dont les éléments ont déjà été formulés : politique monétaire permettant une mobilisation économique et une reconstruction de la protection sociale, politique étrangère mobilisée pour la restauration de l’indépendance nationale, définition d’une doctrine militaire française et mobilisation des citoyens et des citoyennes dans un nouveau service national (2)… Comme les dirigeants des partis politiques classiques ne veulent pas ou ne peuvent pas incarner ce sursaut, les citoyens éprouvent un sentiment d’abandon avivé par le nombre croissant de tués et de blessés dans les attentats.

La conjointe mise en scène de l’horreur et des postures politiciennes (3) peut dès lors conduire au fatalisme. Mais le constat désolé de l’impuissance des individus et des petits groupes procède d’une erreur d’analyse : notre collectivité nationale recèle de fortes capacités de mobilisation et il importe de recenser celles qui sont effectives. Sans chercher à être complet dans ce recensement ni dans les propositions qui nous tireraient de la passivité de la résilience, je propose ici quelques thèmes de réflexion.

Le premier effort doit porter sur les mots car le choix des mots est déjà un acte lourd d’implications concrètes. Le discours sur la guerre est aujourd’hui trop démobilisateur pour qu’on utilise sans précaution les métaphores guerrières. Si l’on veut une nation mobilisée, il faut bien sûr souhaiter que les jeunes Français soient nombreux à rejoindre l’armée et la police nationale – tel est le cas – mais il faut surtout préciser que cette mobilisation est politique. Elle est politique parce que l’offensive djihadiste et la propagande salafiste-wahhabite sont essentiellement politiques : les attentats sont commis pour créer une situation de guerre civile entre des « communautés » ethno-religieuses que la propagande islamiste s’ingénie à fabriquer. L’enjeu n’est pas l’identité nationale : les islamistes peuvent manipuler de petits groupes de croyants mais ils sont incapables de changer nos modes de pensée et de vie contrairement à ce qu’affirment ceux qui veulent recruter pour leur propre compte en jouant sur les peurs (4) . L’enjeu est l’unité nationale, qui trouve son sens – sa signification et son projet – dans les principes de la République élaborés au fil de notre histoire millénaire.

Lorsque l’unité nationale est menacée, les citoyens se rassemblent d’ordinaire autour des autorités politiques. Cessant de penser et d’agir selon le principe de souveraineté, les équipes de droite et de gauche qui alternent au pouvoir ont perdu toute légitimité. Il faut donc concevoir la mobilisation patriotique sans elles et contre elles. Malgré les critiques de Marcel Gauchet, je m’en tiens au concept d’oligarchie dans sa conception large qui inclut la classe politique, les directeurs de l’opinion publique, le haut patronat et les banquiers. Il me paraît nécessaire de récuser l’opposition entre le peuple et les élites sur laquelle prospèrent les partis populistes car l’élite du pouvoir et des affaires (l’oligarchie) et les élites de la nation n’ont plus de point politique commun. Ce sont les élites de la nation – militaires, magistrats, policiers, enseignants, chercheurs, chefs d’entreprise, journalistes et nombre d’élus nationaux et locaux (5) – qui préservent notre existence collective parce qu’ils constituent et structurent, par fonction ou par métier, la France toujours mobilisée. Les simples citoyens doivent prendre appui sur ces élites nationales. Mais cette mobilisation, la nôtre, comment peut elle se faire ? Je propose quatre formes d’engagement selon des objectifs qui permettent d’établir ce qui relève effectivement de la guerre :

Mener la bataille de l’information. Il s’agit de dévaluer la mise en spectacle de l’information télévisée qui aboutit à la coproduction des attentats et qui, plus généralement, contribue à la diffusion de l’idéologie ultralibérale. Ce travail critique qui se fait sur les réseaux sociaux et dans quelques publications sur papier doit être complété par un effort personnel d’information ; il est d’ores et déjà favorisé par de nombreux blogs et par les journalistes « doxographes » qui se chargent de populariser les travaux des chercheurs sur le droit, l’économie, les religions, la géopolitique…

Lutter contre la peur : c’est une lutte personnelle, jamais gagnée, et c’est une exigence collective. Il faut éviter que la peur se généralise en paniques et qu’on se libère de la peur par la violence vengeresse. Les entreprises terroristes comptent sur les entrepreneurs de la peur qui misent eux aussi sur la radicalisation. La bataille de l’information permet de contenir les peurs et d’orienter les énergies vers les actions nécessaires.

Combattre sur son terrain le salafisme-wahhabisme est la tâche des élus locaux – il faut les inciter à s’y engager – et des associations qui assurent la défense et la promotion des principes républicains, tels qu’ils sont énoncés dans notre droit (6). Je reste discret sur ce point car les encouragements d’un royaliste – la quintessence du « Croisé » pour l’islamiste de base – seraient contreproductifs.

Faire la guerre. Le domaine de la guerre est géographiquement défini. Il faut peut-être faire la guerre sur les territoires irakiens et syriens mais, si l’on décide de ne plus être les supplétifs des Etats-Unis, il faut mettre en œuvre d’amples moyens militaires et fixer des objectifs politiques aux opérations de l’armée française. Il faut certainement faire la guerre au Sahel, ce que nous faisons, en coopération avec les Etats menacés par le djihadisme mais il nous faut, là encore, beaucoup plus de moyens. Et il faudra concevoir une stratégie globale de lutte contre la subversion islamiste qui implique, pour la protection du continent européen, un engagement de la France en Asie centrale en coopération avec la Russie et les gouvernements locaux.

(à suivre)

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(1) Je reviendrai dans ma prochaine chronique sur le Front national.

(2) Cf. l’étude de Laurent Henninger : « Pour une révolution française dans les affaires militaires », Journée Défense du Parti de Gauche, 1er février 2014. Les Cahiers de la Revue Défense nationale, 2016.

(3) Cf. la lettre ouverte du Secrétaire général du syndicat Unité SGP Police Force ouvrière : http://www.marianne.net/agora-sortez-vos-postures-lettre-ouverte-policier-colere-aux-politiques-100244620.html

(4) Nous avons connu cela pendant la Guerre froide, quand les professionnels de l’anticommunisme surestimaient systématiquement l’adversaire.

(5) Ma liste est bien entendu incomplète.

(6) Il ne s’agit pas de créer des troubles à l’ordre public face aux provocations islamistes mais d’appeler à l’application du droit. Tous les citoyens ne sont pas juristes mais ils disposent d’excellents guides en la matière. Par exemple sur l’affaire du « burkini », cf. le blog de Régis de Castelneau : http://www.vududroit.com/2016/08/affaire-du-burkini-quest-ce-quune-discrimination/