Tandis que Lionel Jospin parlait à la télévision, au soir de la manifestation lycéenne du 5 novembre, un vieux souvenir m’est revenu : celui de Georges Pompidou, alors Premier ministre, détaillant lors de la campagne pour les législatives de 1967 la politique gouvernementale en faveur de l’enseignement. Lycées construits, argent dépensé, le bilan était impressionnant. Un an plus tard, les étudiants révoltés lui signifiaient qu’on ne peut être « amoureux de 2%, ni même de 4% ». Et voici Lionel Jospin qui souligne l’effort budgétaire accompli et les résultats déjà obtenus, sans parvenir à se faire entendre…

Gardons-nous cependant de pousser trop loin la comparaison. Il n’y a pas d’idéologie révolutionnaire ni de contestation de l’autorité chez les lycéens en colère, et les responsables politiques manifestent un incontestable souci de dialogue. Dès lors, pourquoi tant d’incompréhension ? Sans doute en raison de l’inévitable décalage entre les mesures adoptées et leur traduction concrète, d’autant plus grand que l’Education nationale est une énorme machine difficile à alimenter. Or les lycéens demandent « tout et tout de suite ». Mais il y a aussi chez eux – comme chez tant d’autres citoyens – un malaise qui tient aux lieux et aux conditions de vie de certains, une angoisse quant à l’avenir, et ce « désir sans objet » (1) dans lequel on devine l’attente d’une transformation profonde de la société.

LES MOTS POUR LE DIRE

Il ne s’agit donc pas seulement de l’Education nationale, et le décalage évoqué ne tient pas seulement à la complexité et à la lenteur des procédures administratives : il y a divorce entre la bonne volonté gestionnaire et l’attente d’un changement social qu’aucune ouverture de crédit ne saurait combler, il y a opposition entre le discours sur l’égalité des chances et le fait d’une ségrégation multiforme. Nous avons trop souvent reproché au Premier ministre ses prudences excessives, son refus faussement réaliste des grands desseins et de la symbolique politique pour y revenir. L’important, aujourd’hui, c’est cette attente encore diffuse qui présente autant de risques que de chances pour le gouvernement.

Les risques sont connus et mesurés : c’est la révolte pure, et l’enclenchement du cycle de la violence malgré l’attitude paisible du gouvernement et de la grande majorité des lycéens. Mais il y a aussi des chances à saisir, quant à l’accélération des réformes et quant à leur ambition. Par tradition historique et grâce à leur expérience du pouvoir, les socialistes devraient être capables de donner forme et contenu à des revendications encore vagues. Que leur a-t-il manqué jusqu’à présent ? Au-delà des discours officiels, les mots simples et vrais qui diraient la difficulté de la tâche, l’ambition collective et l’ardeur de ceux qui tentent de la traduire – les mots qui venaient spontanément à Lionel Jospin confronté au cours d’une émission sur FR3 à des lycéens. Ces mots-là n’ont pas été prononcés, ou entendus, après les événements de Vaulx-en-Velin, mais seulement des déclarations froides, suivies de réunions de commissions. Et l’on pourrait multiplier les exemples qui font apparaître un pouvoir glacialement rationnel, du moins quand il ne paraît pas compromis dans de misérables affaires.

Il faudrait un peu de chaleur humaine, et surtout un projet clairement exprimé au lieu de cette action par petites touches ou par réformes à demi engagées dont on a peine à voir le sens et la cohérence. Quel projet ? Mais il est là, par éléments séparés, dans les travaux des chercheurs de multiples disciplines, dans les « missions » perdues dans le réseau administratif, dans les rapports publics et dans les mouvements associatifs.

Il y a un rapport sur la réforme de l’Etat, rédigé par Blandine Barret-Kriegel à la demande du président de la République, et qui contient, sur la justice, sur le pouvoir de l’administration et sur la citoyenneté, des propositions nécessaires et urgentes. Qu’attend-on pour lui donner un commencement d’application ?

Il y a, quant à la politique de la ville, la somme de réflexions et d’expériences de l’équipe de « Banlieue 89 » qui permettrait que l’on sorte de la gestion technocratique et passéiste de « l’espace urbain » et de ces logiques d’exclusion qui alimentent une révolte justifiée. Pourquoi ne pas créer ce ministère de la Ville que réclame Roland Castro ?

Il y a, à partir des propositions de ceux qui luttent contre la xénophobie, une politique de l’intégration à mener et il y a, parce que l’exclusion sociale ne touche pas seulement les immigrés, nécessité de s’inspirer de l’ensemble du rapport Wresinsky dans la lutte contre la pauvreté.

Il est enfin possible, en économie, de tirer parti du travail critique entrepris par certains chercheurs (2) afin d’en finir avec les illusions et les injustices engendrées par l’idéologie du marché, dans le domaine industriel comme dans le domaine agricole.

Ce ne sont là que quelques exemples, qui montrent que l’on pourrait mettre en forme un projet à la fois ambitieux et concret, dès lors qu’un lien serait établi entre les différents apports disponibles. Les nouvelles expressions du mouvement social (dans les lycées, dans les cités), le renouveau du mouvement syndical (dans la paysannerie en attendant l’industrie et les services) et le développement d’un esprit de révolte incitent à la mise en forme d’un tel projet, à sa discussion publique et à sa mise en œuvre. Enfin un enjeu passionnant…

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(1) Edouard Mir, « Libération » du 6 novembre

(2) par exemple la revue du MAUSS (Ed. La Découverte).

Editorial du numéro 546 de « Royaliste » – 19 novembre 1990