A cause des lenteurs de diverses administrations, en plusieurs domaines, une jeune femme au chômage se trouve depuis plus d’un an en situation d’extrême détresse. Plus rien pour vivre. La solitude. La dépression. Les maladies à répétition. La tentation d’en finir. Pour survivre, quelques billets donnés par un ami. Elle s’est reprise à espérer depuis que son inscription au Pôle emploi a été possible, depuis que son droit au RSA a été reconnu. Mais l’allocation tarde à venir. Au bout de trois semaines, elle téléphone à un employé qui lui demande de prendre patience.

- «Ce soir vous dînerez. Moi pas ! », lui a-t-elle répondu.

La réplique était justifiée mais nous pouvons imaginer le stress de l’employé, interpellé, agressé tout au long de la journée et qui ne peut rien faire pour soulager toutes ces misères.

Méfiant à l’égard des généralisations abusives à partir d’une « étude de cas », je n’évoquerais pas ici la situation de cette jeune femme si le rapport du Médiateur de la République pour 2009 ne venait confirmer l’ampleur de la tragédie sociale. « Je suis inquiet car je perçois, à travers les dossiers qui me sont adressés, une société qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace l’envie de vivre ensemble (…). Cette société est en outre en grande tension nerveuse, comme si elle était fatiguée psychiquement », déclarait au Monde (21-22 février) Jean-Paul Delevoye.

Cette fatigue psychique était déjà exprimée dans le langage familier par une expression d’apparence banale -je suis désolé, nous sommes désolés – mais si juste et si forte que la désolation qualifie aujourd’hui (1) l’état dans lequel se trouve la collectivité nationale – et bien des peuples, en Europe et ailleurs, meurtris par l’ultraconcurrence et humiliés par leurs élites. Les réponses données par le Médiateur de la République ne sont pas à négliger mais l’amélioration du fonctionnement des services publics se heurte à la logique de privatisation et aux réductions d’effectifs imposées par la caste au pouvoir (2). Jean-Paul Delevoye souligne d’ailleurs la responsabilité des dirigeants politiques, aujourd’hui incapables de proposer au peuple français un projet susceptible de l’arracher à la misère et au désespoir.

De fait, la cause de notre désolation collective est politique. A la différence du Médiateur, je ne crois pas à la disparition de « l’être ensemble » : si tel était le cas, le taux de suicides exploserait et nous verrions tous les jours, dans les rues et sur les chemins de campagne, les cadavres de citoyens et d’étrangers morts de faim. Il s’est constitué en France une immense administration bénévole de la misère (les Restaurants du Cœur…) et la France invisible évoquée par le Médiateur ne survit que par une formidable solidarité invisible – celle des « petites gens » qui se privent et parfois s’endettent pour aider plus pauvres qu’eux.

Admirable ? Certes ! Mais il est très angoissant d’aider quelqu’un car il faut éviter de créer un sentiment de dette et se garder d’ajouter à la honte de celui qui est bien obligé de tendre la main l’offense de la compassion. Mais on culpabilise les pauvres qui aident les pauvres, Français et étrangers, en leur disant, par voie publicitaire, qu’ils n’ont font pas assez pour les pauvres du monde entier. Mais la classe dirigeante se réjouit de cette solidarité qui lui permet de faire l’économie d’une politique sociale à la mesure de la crise.

Déclassement. Misère. Désolation. Nous n’en sortirons que par la lutte des classes menée par le syndicalisme de résistance. Nous retrouverons une fraternité effective dans une révolution politique qui permettra d’en finir avec les pulsions violentes de ceux qui sont à bout de nerfs et qui s’en prennent à des employés, des policiers, des professeurs eux-mêmes épuisés.

Les Grecs et les Espagnols nous montrent le chemin de la révolte. Que vienne le temps, dans toute l’Europe, des insurrections nationales et populaires qui permettront la réorganisation politique de notre continent.

***

(1) cf. l’entretien accordé par Christophe Dejours à Royaliste, n°…

(2) Le Médiateur pointe par exemple «la réorganisation d’EDF-GDF au nom de l’ouverture à la concurrence, qui a débouché pour l’usager sur un recul qualitatif de l’offre de services et a parfois même été source de préjudices ».

Article publié dans le numéro 965 de « Royaliste » – 2010