Nous étions de la même génération, celle de la guerre, mais Daniel nous disait qu’il fallait se méfier de l’idée de génération, très à la mode dans les années quatre-vingt. Il attirait notre attention sur le cheminement souterrain des idées (1), sur les bifurcations si fréquentes pendant l’Occupation, sur les rencontres qui n’auraient jamais du avoir lieu. Il ne pouvait donc s’étonner de notre rencontre. L’ancien militant du mouvement sioniste socialiste Hachomer Hatzaïr, de l’Union des Etudiants communistes puis de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes se trouvait bien aux Mercredis de la NAR et nous militions de conserve contre le Front national. En avril 1991, il avait fêté avec nous les vingt ans de notre mouvement et je crois me souvenir d’un échange de vues plutôt moroses sur les perspectives politiques.

En 1975, j’avais remarqué et vivement recommandé le livre qu’il avait consacré au « marxisme introuvable » et que Blandine Kriegel avait publié dans sa collection (2). Nous étions devenus très attentifs à ce que nous expliquait cet historien des idées, sans toujours partager ses analyses, mais nous avons très nettement pris parti contre sa thèse sur les « nouveaux réactionnaires » (3), et souligné les invraisemblables amalgames qu’il utilisait dans le cadre d’un mauvais règlement de comptes idéologique et politique. Invité aux Mercredis, Daniel avait répliqué et nous avions eu un débat sans concessions – une véritable dispute qui n’avait pas entamé notre amitié. D’ailleurs, dans cette vilaine affaire, Daniel n’était pas le commanditaire : le coup venait d’un nouvel élu au Collège de France.

Nous avions reçu Daniel pour son livre sur Mai 1968 (4). Il revint une dernière fois en 2013 nous parler du parti intellectuel (5). Au fil de nos accords et de nos désaccords, Daniel se montrait toujours attentif à nos arguments et d’une inaltérable gentillesse. Sa mort, le 12 janvier, nous attriste.

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(1)    Cf. Daniel Lindenberg, Les années souterraines – 1937-1947, La Découverte, 1991 et l’entretien accordé par l’auteur à « Royaliste », n°552, 11-24 février 1990.

(2)    Le marxisme introuvable, Calmann-Lévy, 1975.

(3)    Le Rappel à l’ordre – Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Le Seuil, 2002. Cf. notre critique dans « Royaliste » n° 805.

(4)    Choses vues : une éducation politique autour de 68, Bartillat, 2008.

(5)    Y a-t-il un parti intellectuel en France ? Armand Colin 2013.

 

Article publié dans le numéro 1137 de « Royaliste » – 2018