Nous avons appris avec grande tristesse la mort d’Edgard Pisani, le 20 juin. Ministre du général de Gaulle puis de François Mitterrand, ce Résistant exemplaire a exercé une influence décisive sur les fondateurs de la Nouvelle Action royaliste et de « Royaliste ».

Si la France avait été gouvernée par l’extrême droite xénophobe en 1936, Edgard Pisani, sujet britannique né à Tunis d’une famille maltaise n’aurait pas pu s’installer à Paris et y faire de brillantes études. Même naturalisé, il serait resté un « Français de papier » selon la formule aberrante inventée par l’Action française et reprise par le Front national. Aberration soulignée par l’admirable parcours politique d’Edgard Pisani.

Comme tant d’autres jeunes gens fraîchement intégrés à la nation française, l’étudiant devenu surveillant de collège rejoint la Résistance, participe à la prise de la préfecture de police le 19 août 1944 et joue un rôle central tout au long de l’insurrection parisienne. A la Libération, il choisit tout naturellement le service de l’Etat. Sous-préfet puis préfet, directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur puis du ministre de la Défense, il devient sénateur (Gauche démocratique) en 1953. Après le retour du général de Gaulle, il est ministre de l’Agriculture pendant quatre ans mais vote la motion de censure contre Georges Pompidou en 1968 et fonde un mouvement gaulliste de gauche avant de rejoindre le Parti socialiste en 1974.

Il faudrait de nombreuses pages pour évoquer le rôle d’Edgard Pisani dans la transformation de l’agriculture française, sa conception de la politique de développement lorsqu’il siégeait à la Commission européenne, sa mission de haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie en 1985 et ses nombreux ouvrages – je pense plus particulièrement à « Utopie foncière » et à l’essai dans lequel il s’était prononcé « Pour une agriculture marchande et ménagère ».

C’est cet homme d’Etat que nous sommes allés voir, Gérard Leclerc et moi, un beau jour de 1972. Notre tout jeune mouvement n’était pas encore sorti de son sommeil dogmatique et nous l’avions interrogé avec audace sur la pensée gaullienne et sur les institutions, sur la République et la démocratie (1). Celui qu’on appelait le Sphinx nous avait longuement répondu avec une amabilité chaleureuse et sans jouer un instant au donneur de leçon. Il réfléchissait avec nous et pour nous, sans tenir compte de l’image « mao-maurrassienne » stupidement fabriquée par les médias. Comme Maurice Clavel et Frédéric Grendel au même moment, Edgard Pisani avait compris avant nous le sens de notre entreprise et le principal péril auquel nous étions exposés. Après nous avoir dit qu’il aurait été partisan d’une monarchie installée, il nous avait avertis que le débat sur la République et la monarchie, s’il s’engageait, provoquerait autour de notre mouvement « une polarisation extraordinaire de toutes les médiocrités » tandis que la « masse vivante » du pays serait contre nous.

Nous n’avons jamais oublié cette mise en garde, qui nous a permis de ne pas en revenir aux facilités de la réaction conservatrice qui allait saisir une partie de l’opinion publique dix ans plus tard. Nous avons repris toute la réflexion sur la République et sur la démocratie et rejoint les gaullistes de gauche dans maints combats qui ont été perdus mais qui ont forgé notre collectivité… Bien plus tard, à la fin du premier septennat de François Mitterrand, Edgard Pisani me demanda de venir le voir. Il occupait, rue de la Bienfaisance, un vaste bureau de conseiller à la présidence de la République. « Je sers l’Etat depuis bien des années, me dit-il en substance, et je m’interroge sur le Pouvoir en tant que tel. Voulez-vous me dire ce que vous en pensez ? » Surpris, j’esquissais quelques pistes de réflexion, lui conseillais de lire Claude Bruaire (2) puis revins le voir en compagnie de Luc de Goustine. Edgard Pisani prenait des notes sur un cahier d’écolier sans la moindre affectation. L’homme d’Etat travaillait sur la matière dont il avait la charge, étranger aux niaiseries « pragmatiques » qui étouffaient déjà le souci politique. Il importe que les jeunes gens qui se destinent au service public prennent Edgard Pisani pour modèle.

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(1)    Sous le titre « La tentation conservatrice du royalisme », notre entretien avec Edgard Pisani a été repris dans La nation et l’universel, 40 ans de débats dans « Royaliste », IFFCE, Collection Cité, 2016.

(2)    Claude Bruaire, La raison politique, Fayard, 1974.