Le 1er août, nous avons appris avec une grande tristesse le décès de la reine Anne de Roumanie, qui a vécu les tragédies de l’histoire de la Roumanie et de l’Europe avec un courage qui devrait être exemplaire pour toutes celles et tous ceux qui assument une charge symbolique. Au nom de la Nouvelle Action royaliste, Bertrand Renouvin lui rend hommage.

Ceux qui sont nés à la politique après la chute des régimes communistes en Europe n’ont sans doute pas été surpris d’apprendre que le gouvernement roumain avait décrété une journée de deuil national et des funérailles nationales, le 13 août, pour le retour du cercueil de la reine Anne dans le pays qu’elle avait épousé en même temps que le roi Michel, contraint à l’exil par le gouvernement communiste en décembre 1947.

Dans l’histoire des nations de l’Est européen, la Roumanie s’était singularisée par une évolution vers une tyrannie qu’incarnait Nicolae Ceausescu assisté de son épouse Elena. Ce régime de terreur semblait avoir éradiqué toute mémoire politique, toute trace d’anciennes fidélités – particulièrement la mémoire de la monarchie et la fidélité au roi Michel qui avait pourtant mené le coup d’Etat de 1944 contre la dictature fasciste des Gardes de fer alliés aux Allemands (1). De 1947 à 1989, la propagande officielle s’était employée à dénaturer la monarchie constitutionnelle et à salir la personne du roi. Après la chute du tyran, la reconstruction de la nation roumaine semblait devoir se faire sur une table rase.

Cette vision pessimiste – la mienne – était erronée. Les sociétés européennes avaient mieux résisté mieux aux totalitarismes que je ne l’avais cru. Quand un système de terreur s’effondre, tout ce qui était maintenu dans le souterrain refait surface. En juin 1992, lors d’une mission effectuée pour le Conseil Economique et Social à Bucarest, j’avais été heureusement surpris de rencontrer de jeunes monarchistes, guère différents de nous autres. Quelques mois plus tard, nous avons eu l’honneur, Régine Judicis et moi, d’être reçus à Versoix par le roi et la reine de Roumanie. Dans le salon de leur petite maison, leur accueil fut chaleureux. Nous avons évoqué la situation roumaine puis la reine alluma la télévision afin de nous montrer les séquences filmées avant montage de leur premier voyage en Roumanie. Les images était extraordinaire : le peuple de Bucarest étant descendu dans la rue – plus d’un million de personnes – pour acclamer les souverains. Leur voiture était entourée par une foule compacte et les gardes du corps prêtés par la reine d’Angleterre avaient fort à faire pour empêcher les plus enthousiastes de monter sur le coffre du véhicule qui avançait au pas. La reine Anne commentait avec vivacité les séquences qui semblaient annoncer la fin rapide de l’exil – il n’eut lieu qu’en décembre 1997. (2)

Quelques mois après notre voyage en Suisse, nous avons revu à Paris la reine Anne et la princesse Margareta pour une tasse de thé au soleil du printemps. Leur entente et leur joie profonde de servir à nouveau le peuple roumain nous ont fait oublier un trop court moment nos épreuves françaises. Entre une reine et une princesse héritière, comme ailleurs entre un roi et un prince héritier, il peut y avoir affection et confiance dans un même dévouement au bien public. La forte présence de la famille royale en Roumanie aujourd’hui montre que ce dévouement est conçu et vécu avec intelligence et courage.

Aux côtés du roi Michel, courageux face aux fascistes, aux communistes et aux misères de l’exil, la reine Anne fut elle aussi la femme de tous les courages. Les Français doivent se souvenir qu’Anne de Bourbon servit comme conductrice d’ambulance dans les Forces françaises libres de 1943 à 1945 et qu’elle reçut la Croix de guerre. La Nouvelle Action royaliste gardera fidèlement son souvenir en espérant qu’il servira d’exemple – l’exemple, pour les princes et les princesses auxquels la guerre et l’exil ont été épargnés, du dévouement paisible et résolu hors de toute posture.

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(1)    Grand rabbin de Roumanie pendant la Seconde guerre mondiale, Alexandre Safran souligne le rôle décisif du roi Michel en 1944 dans ses mémoires : « Un tison arraché aux flammes », Stock, 1989.

(2)    Cf. mon éditorial : La vertu du roi Michel, « Royaliste », n° 683 repris sur mon blog : http://www.bertrand-renouvin.fr/roumanie-la-vertu-du-roi-michel/

Article publié dans le numéro 1105 de « Royaliste » – 2016