Les funérailles du roi Michel ont souligné la force du lien qui unissait cet homme d’une dignité exemplaire à la nation et au peuple roumains.

L’évocation de la dignité royale fait surgir des images de trônes et de draperies. Celles-ci risquent de nous faire oublier que la dignité dans l’ordre politique est une charge qui pèse sur les épaules du dignitaire, souvent d’un poids très lourd, et qui engage sa responsabilité. Cette dignitas n’est qu’un aspect de la dignité de l’homme – toujours capable, quel qu’il soit et où qu’il soit, de respecter la loi morale, pour lui-même et pour autrui.

Cette capacité est souvent prise en défaut et nombre de charges publiques, effectives ou symboliques, sont remplies par des serviteurs indignes parce qu’ils sont faibles de caractère, menteurs, corrompus… Il arrive aussi que la charge publique soit portée par un serviteur témoignant d’une dignité personnelle exemplaire. La reine Anne de Roumanie incarnait cette dignité personnelle et symbolique, dans le courage souriant qu’elle montra tout au long de sa vie (1). Le fait peut paraître étrange sous le ciel de France où les couples politiques – et princiers – sont rarement accordés : le roi Michel incarnait cette même dignité, dans l’accord jamais rompu entre la personne et la fonction.

Pourtant, tout à été fait pour disjoindre ce qu’il avait décidé, tout jeune, de maintenir. Tour à tour, les fascistes roumains, les Allemands, les communistes encouragés par l’Armée rouge ont tenté de l’asservir ou de l’éliminer. Le jeune roi, qui avait réussi son coup d’Etat contre Antonescu, fut exilé par les communistes au sortir de la guerre et cet exil, qui semblait ne jamais devoir se terminer, aurait pu le briser. L’attente fut longue mais, après la chute de la tyrannie, le roi de Roumanie est revenu en compagnie de la reine Anne le 25 avril 1992, tous deux fêtés par un million de Roumains massés dans les rues de Bucarest.

Ce tournant de l’histoire a créé une situation politique nouvelle, qui échappe aux cadres habituels des sciences politiques. Frédéric de Natal a expliqué dans « Royaliste » (2) comment le roi, après avoir retrouvé sa citoyenneté, est devenu le défenseur de la démocratie puis l’arbitre involontaire du conflit opposant le président de la République et le Premier ministre, tandis que la princesse Margarita, très engagée pour sa patrie dès la chute des Ceausescu, devenait officiellement héritière de la couronne.  Avec un très large assentiment dans le peuple roumain, la République a reconnu en elle sa dimension royale et il n’est pas exclu qu’elle permette la ré-institution de la monarchie par voie de référendum. Il y a là matière à réflexion du point de vue de la philosophie politique, puisque, en Europe notamment, la monarchie et la royauté existent ou ont récemment existé de différentes manières dans des Républiques – en Bulgarie par exemple lorsque le roi Siméon exerça la fonction de Premier ministre.

Face aux surhommes totalitaires et à leurs armées, Michel de Roumanie fut simplement un homme qui a maintenu, obstinément, sa dignité d’homme et sa dignité de roi – comme le roi Siméon. C’est tout le contraire d’une posture de raideur – celle des réactionnaires. C’est tout le contraire de l’attente paresseuse d’un sauveteur survenant à point nommé, comme au cinéma. La dignité du roi Michel est celle de l’homme d’Etat qui ne cède rien et qui courbe sa personne devant sa fonction, même et surtout quand il n’a plus aucun pouvoir. Cela implique un sacrifice quotidien de soi-même que le sacre du peuple souverain vient, parfois, reconnaître.

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(1)    Au nom de la Nouvelle Action royaliste, j’ai rendu hommage à la reine Anne dans le numéro 1105 de « Royaliste », 4-17 septembre 2016.

(2)    Cf. « Le roi Michel Ier, arbitre incontournable de son pays », Royaliste, numéro 1079, 20 mai-1er juin 2015. Pages 6 et 7.