Fondé sur les archives privées du général de Gaulle, restées jusqu’à présent inédites, l’ouvrage de Jean-Luc Barré enrichit notre connaissance de l’histoire de la France combattante et constitue un remarquable traité d’action politique telle que peut la concevoir un homme qui devient serviteur de l’Etat.

Le temps qui passe simplifie l’histoire au point de donner parfois aux événements la brièveté d’un rêve et la beauté d’un récit légendaire. Beaucoup de jeunes Français sont aujourd’hui persuadés qu’un fil lumineux trace dès 1940 le chemin qui conduit de Londres à l’insurrection parisienne de 1944 et que l’Appel du 18 Juin annonce Jean Moulin, le Gouvernement provisoire d’Alger et la Charte du Conseil national de la Résistance.

Les historiens ont la tâche redoutable de rétablir la complexité des choses et l’extrême confusion de l’époque.

Charles de Gaulle, qu’on nous a parfois présenté comme un voyant extralucide, n’en savait pas plus que les autres – mais il avait l’intelligence des situations. Il ne savait pas non plus ce que lui-même allait être pour la France mais il eut l’intuition de ce qu’il allait devenir sur le bateau qui conduisait cet obscur secrétaire d’Etat en Angleterre, le 15 juin 1940. « Croyez-vous qu’il soit drôle, aujourd’hui, de s’appeler le général de Gaulle ?» dit-il à un officier du Milan.

C’est peut-être cette phrase qui a donné à Jean-Luc Barré la magnifique idée dont il a fait un livre (1) : comment devient-on le Général de Gaulle, libérateur de la patrie, homme d’Etat exemplaire, quand on est le général de brigade à titre temporaire d’une armée en déroute ? Idée dangereuse, car elle risquait de sombrer dans la naïveté hagiographique, le nietzschéisme de bazar ou la banalité psychologique. Certes, l’auteur est historien et l’amiral de Gaulle lui a ouvert les archives privées de son père, riche matière à révisions et précisions décisives sur les pensées profondes, les raisons des actes et le comportement des protagonistes de l’aventure gaullienne. Mais il fallait, pour découvrir comment on devient le « Connétable », avoir une compréhension politique de l’histoire et du personnage qui en bouleversa heureusement le cours.

Les biographies classiques nous laissent en effet sur notre faim. Les enfants élevés dans une famille patriote et monarchiste qui rêvent de sauver la France fournissent d’ordinaire de bons officiers. Pour que Charles de Gaulle apparaisse, il fallut une terrible défaite et maintes circonstances imprévisibles. Georges Mandel et le général Catroux eussent fait d’excellents sauveurs de la patrie aux yeux de celles et ceux, si peu nombreux en juin 1940, qui ne prirent pas Pétain au sérieux lorsque le vieux Maréchal fit à la France « don de sa personne ».

Nous voici au vif du sujet. A Vichy, au début de la tragédie nationale, il y a une formule littéraire : elle permet d’exiger l’expiation des Français pour leurs fautes supposées le sacrifice de l’indépendance nationale sur l’autel de la Collaboration. A Londres, le général de Gaulle s’identifie à la France, mais seulement comme son « représentant » (c’est ce qu’il explique à Churchill), acceptant pour cela le difficile oubli de soi – jusqu’au sacrifice suprême.

Mais il ne suffit pas, face à une posture mortifère, d’un « élan vital ». Jean-Luc Barré montre bien que le Connétable n’a cessé d’éprouver la dure tension entre l’être humain et l’homme d’Etat astreint de mille manières à sa fonction symbolique. Pour ne pas devenir fou (se prendre pour la France, au lieu de parler en son nom), pour ne pas être broyé, la force de caractère ne suffit pas : il faut avoir en soi le sens et le souci de la légitimité, maître-mot de la pensée gaullienne, raison profonde de tous les actes du Connétable.

Nous savons que la légitimité gaullienne n’est pas une charge transmise mais une position conquise dans la lutte pour la défense nationale, dans l’esprit de Gambetta, et la libération de la patrie. Nous vérifions avec Jean-Luc Barré que, pour de Gaulle, cet objectif n’est pas réalisable sans l’indépendance du pouvoir politique – même si ce pouvoir est infime. Le génie du Connétable, c’est de comprendre que la bataille politique est primordiale et les opérations militaires secondaires : c’est pour cela que l’intelligent Catroux se rallie à celui qui lui est hiérarchiquement inférieur, c’est pour cela que Giraud, réactionnaire borné, étranger au Politique, est éliminé. La « folie » du Général c’est d’être conscient de son extrême faiblesse et d’en déduire qu’il faut refuser tout compromis avec les puissants dès lors que la souveraineté de la France est mise en cause. Roosevelt le haïra. Churchill le traitera de dément et menacera à plusieurs reprises de le faire enfermer. L’Anglais et l’Américain chercheront jusqu’au bout à l’éliminer en se servant de diverses catégories d’agents (Jean Monnet), de médiocres et de traîtres. Le Connétable répondra par des colères homériques, des coups de force audacieux et des provocations inouïes, au risque de tout perdre.

Sa victoire fut celle du Politique et des politiques. Au portrait cent fois brossé d’un orgueilleux, Jean-Luc Barré oppose la figure d’un homme sans doute anxieusement solitaire mais servi et entouré par d’admirables compagnons célèbres ou oubliés – Jean Moulin, Catroux, Leclerc, Billotte, Larminat – et par des fractions de plus en plus larges du peuple français. Sans eux, le petit général replié à Londres ne serait pas devenu de Gaulle. Sans lui, la France eût été soumise à l’administration militaire anglo-américaine, comme un pays vaincu.

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(1) Jean-Luc Barré, Devenir de Gaulle, 1939-1943, Perrin, 2003. 22 €.

Article publié dans « Royaliste », numéro 816 – 2003