Ce qui se dénomme « Occident » – Etats-Unis, Union européenne, Japon – vit sa crise terminale marquée par la mort de son idéologie (l’ultralibéralisme) et l’effondrement de son système financier.

Le fantasme de la mondialisation se dissipe en même temps que l’utopie du marché globalisé. Le monde va se réorganiser autrement, sans que le neuf efface l’ancien pour ce qui concerne les Etats et leur territoire. Riche de cartes et d’explications, la Géopolitique des empires de Gérard Chaliand et Christian Rageau nous permet de ressaisir le mouvement de l’histoire.

 Ressaisir : non pas chercher à maîtriser totalement le cours des choses mais reprendre le travail de compréhension du monde. Peu ou prou, nous avons été ébranlés ou distraits par le verbiage sur le « marché » et la « mondialisation » qui évoquait des nations et des empires en train de se diluer dans un « espace » concurrentiel irrigué par des flux financiers. Capitalisme sauvage, comme on le disait au début de cette période qui faut décrire avec des mots barbares : déterritorialisation, déconstruction, dépolitisation. On proclamait « la fin des grands récits » mais ce bavardage était quant à lui dépourvu de tous les éléments pertinents que l’on trouve dans nos diverses philosophies de l’histoire. Regardons les cartes de Gérard Chaliand : au cours des deux derniers siècles, l’empire russe s’étend au 19ème siècle, se rétracte, s’étend et se rétrécit au 20ème sans que la Russie cesse d’être une collectivité politique administrée par un pouvoir étatique.

Ce qui vaut pour les grands ensembles vaut aussi pour de petites nations ou entités : Israël, la bande de Gaza, ce n’est pas grand-chose sur la mappemonde et pourtant les conflits de faible intensité qui ont lieu au Proche Orient ont une immense portée géopolitique et religieuse… La succession des cartes de cette région nous fait souvenir que les Ottomans furent longtemps maîtres, entre autres pays du pourtour méditerranéen, de la Palestine. Relever ce fait permet de ne pas oublier que les empires se constituent le plus souvent lentement et que leur décomposition laisse en général des traces profondes dans les mentalités et les organisations sociales. Sur d’anciennes possessions ottomanes (pays balkaniques, Liban), les groupes d’appartenance ethnico-religieuse perpétuent les anciens milliyet et prévalent sur l’appartenance aux nations qui tentent de se constituer : la citoyenneté reste une abstraction – ce qui rend les guerres civiles impitoyables.

L’effondrement de l’Union soviétique aura également des effets à très long terme car les Républiques socialistes fédérées sont devenues soudain des Etats nationaux, leurs frontières administratives ont été érigées en frontières politiques qui séparent des peuples qui avaient l’habitude de vivre ensemble : par exemple les Arméniens et les Azéris dans le Caucase, les Kirghizes, les Ouzbeks et les Tadjiks en Asie centrale. D’où des conflits sanglants (guerres ou émeutes) lorsque le pouvoir politique central ne parvient pas à se constituer en Etat relativement dégagé des solidarités ethniques ou claniques. Là encore, les cartes de Gérard Chaliand sont très évocatrices et les commentaires permettent d’aborder les régions mentionnées sans commettre d’impairs – que l’on soit touriste, homme d’affaire ou homme d’Etat. Elles nous aident surtout à clarifier des questions de logique politique, qui valent pour toutes les époques historiques et pour tous les continents.

Comme la Nation, l’Empire est une collectivité politique parce qu’il ignore superbement tous les obstacles « naturels » : Alexandre le Grand franchit le Tigre, l’Oxus et l’Iaxarte, l’Indus ; l’Espagne des conquistadores institue, outre Atlantique, les vice-royautés de Nouvelle-Espagne, de la Nouvelle Grenade, du Pérou, de la Plata. Le Portugal fait de même en instituant la vice-royauté du Brésil. Comme les nations, les empires s’ordonnent autour d’un pouvoir politique généralement incarné dans la phase d’expansion par un conquérant dont nous gardons le souvenir fasciné : les paysans afghans n’ont pas oublié Alexandre le Grand, Attila est un prénom fort usité en Hongrie et Gengis Khan – qui sut réunir le plus vaste de tous les empires – a laissé en Mongolie un souvenir ébloui.

Mais à l’opposé de la nation, intravertie, la collectivité politique impériale est extravertie. La nation a pour premier souci sa propre organisation politique : constitution de l’Etat selon le droit, relation entre le roi et ses sujets, entre le pouvoir politique et les citoyens ; que la nation soit un royaume à l’ancienne rassemblant une société d’ordres ou une collectivité moderne unifiant autour de l’Etat un peuple de citoyens, une nation est d’ordinaire l’effet d’un pacte, implicite ou non, entre le Pouvoir et le Peuple. Demeure toujours l’idée d’une adhésion libre d’hommes égaux entre eux ou devant Dieu, que l’Etat a le devoir de respecter et de protéger. Ce pacte est souvent travesti ou violé, mais l’idée survit, chemine et reparaît pour engendrer de nouveaux modes d’organisation politique.

Le pouvoir impérial est au contraire porté par la logique de la conquête des peuples et des nations qui l’entourent. Il existe dans la guerre et pour la guerre : alors que les nations mènent le plus souvent des guerres défensives, cherchant à s’étendre peu à peu pour se constituer des glacis protecteurs, les empires mènent des guerres offensives afin de repousser toujours plus loin leurs limites spatiales, pour s’assurer la maîtrise du continent, des mers et des océans qui le bordent – avec le rêve plus ou moins avoué de dominer le monde. L’Empire veut réaliser l’universel, la Nation se pense en relation avec l’universel ; elle a donc le sens des limites et se donne des frontières qui garantissent juridiquement sa souveraineté territoriale et dont elle se satisfait. Qu’il soit chrétien (les Habsbourg) ou musulman (les Ottomans), l’Empire n’a pas le sens de la mesure. Ce qui borne l’empire, ce sont les nations et, en Europe comme ailleurs, la dialectique des nations et des empires qui se joue dans la paix et dans la guerre, est un des principaux moteurs de l’histoire.

Tourné vers l’extérieur, absorbé par sa volonté de puissance, l’Etat impérial s’intéresse beaucoup moins que l’Etat national à ce qui se passe dans les domaines conquis. Il suffit que le pouvoir impérial ne soit pas défié par des rebelles et des sécessionnistes, que les impôts soient payés et que des troupes puissent être levées. Mais les empires tolèrent sur leurs territoires des nationalités, des religions, des peuples différents. L’empire ottoman n’est ni raciste, ni antisémite : au contraire il accueille avec grande faveur les juifs chassés d’Espagne et du Portugal, les chrétiens orthodoxes y pratiquent librement leur religion, la nation albanaise fournit au Sultan maints personnages de très haut rang. Même dans sa période stalinienne, totalitaire, l’Union soviétique continue de reconnaître ou institue des Républiques au sein desquels vivent des communautés ethniques et linguistiques (Géorgiens, Ouzbeks) qui préservent plus ou plus publiquement leurs traditions religieuses. Mais cette « tolérance » impériale est limitée par le servage (dans les empires chrétiens d’Europe tels la Russie) et par la répression impitoyable des insurrections populaires et (ou) nationalistes. Il faut que l’ordre règne à Varsovie au 19ème siècle, comme dans le Turkestan chinois aujourd’hui.

Il y eut des empires tyranniques, totalitaires ou autoritaires et quelques uns furent plutôt modérés (l’avant dernier Habsbourg, François-Joseph) mais l’Empire en tant que tel est condamné à toujours hésiter entre l’excès et le laxisme. Trop de force, et les peuples réprimés finissent par se révolter au point d’affaiblir gravement l’empire : qu’une guerre perdue contre l’ennemi extérieur s’ajoute aux défaites internes, et c’en est fini. Mais trop peu de force, et c’est l’empire qui ne parvient pas à se maintenir dans la durée et qui se disloque rapidement – à la mort du premier empereur ou du second. Ce dilemme est d’autant plus tragique que les empires conçoivent la temporalité politique selon un fantasme d’éternisation : ils se bâtissent non pour quelques siècles mais pour un ou plusieurs millénaires. Les nations se savent mortelles : tant de royaumes ont péri – la Bohême par exemple et maints khanats d’Europe et d’Asie – que toutes ont conscience de leur finitude.

Précieux pour la philosophie politique et pour la compréhension de l’histoire, l’ouvrage de Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau est aussi un instrument de travail indispensable pour tous ceux qui ont à repenser l’organisation du monde… après la mondialisation.

L’Union soviétique s’est effondrée, le déclin américain est avéré, l’avenir de la Chine est énigmatique et l’Union européenne, qui s’était fantasmée comme saint-empire romain germanique, agonise sous nos yeux. Il nous faut refaire, en toute hâte, une théorie des ensembles. De fait, les nations résistent et toute la piètre philosophie du « post-national » appartient au passé. Nous avons dit, avec d’autres, qu’il fallait penser les relations internationales par alliances continentales de nations – et par relations entre les continents. Le moment est venu.

C’est l’œil fixé sur les cartes qu’il faut penser la future confédération européenne et ses rapports avec l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie centrale. Ne rien oublier des héritages de l’histoire, scruter les aires culturelles dans leurs extensions et leurs rapetissements en essayant d’apprécier le plus exactement possible les affinités politiques, les identités religieuses, les proximités linguistiques – dans leurs évolutions récentes et non selon les coloriages des années cinquante du siècle passé. Ne pas oublier les nouveaux courants d’échange, les tracés des oléoducs et gazoducs et deviner les nouvelles routes qui s’ouvriront – par l’exemple lorsque l’Iran aura accompli sa révolution politique. Essayer ensuite de fonder nos relations internationales sur des rapports politiques stables et des solidarités concrètes – sans croire que la dialectique des empires et des nations pourrait s’arrêter un jour. Sur les ruines de l’idéologie du marché mondialisé, un vaste projet politique, national et international, peut être mis en œuvre sans trop de difficultés.

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Article publié dans le numéro 974 de « Royaliste – juillet 2010