Le Nouvel observateur a publié au cours de l’été 2009 les éléments d’un intéressant débat sur la rénovation de la gauche. Souvent juste, parfois étrange, toujours stimulante, la réflexion de Jacques Julliard méritait l’ouverture d’un débat.

 

Cher Jacques Julliard,

Vous êtes de gauche. Moi pas. Mais la démocratie parlementaire n’existe pas sans partis de droite et de gauche et, pour ce qui concerne votre camp, c’est encore le Parti socialiste qui est le seul capable de structurer l’opposition de manière dynamique. Comme vous, la direction de ce parti m’exaspère : aveuglée par ses haines, paralysée par ses compromissions, elle ne s’intéresse plus à notre nation – ni au monde. Nous nous écrions souvent que ce parti est à l’agonie mais c’est pour inciter nos lecteurs proches du Parti socialiste à préparer un sursaut salutaire. Nous avons dit que sa renaissance supposait une autocritique approfondie. Et voici que vous amorcez cet examen dans la perspective d’une « social-démocratie de combat ». Comme nous sommes en débat avec vous depuis bientôt quarante ans, je me permets d’apporter mon grain de sel dans la discussion que vous avez avec Jean Daniel et Denis Olivennes (1).

 

Bien entendu, j’approuve grosso modo votre éloge des « Trente Glorieuses » et je souscris à votre dénonciation de la délinquance ultralibérale. Je n’insiste pas car c’est votre « adieu à la deuxième gauche » qui m’intrigue. Votre évocation d’une histoire à laquelle vous avez activement participé est exacte dans sa première partie mais je m’étonne de lire que « le gaullisme de Charles de Gaulle sur le plan politique et Mai-68 sur le plan culturel furent la traduction de ce courant qui contournait la politique traditionnelle, transcendait les clivages, pour donner la première place à ce que l’on appelait alors les «forces vives» du pays. Ce mélange de réalisme et de romantisme restait électoralement minoritaire, mais il colorait la vie publique d’une ambition et d’un projet conformes aux valeurs historiques de la gauche ». Le club Jean Moulin doit-il être classé dans le gaullisme de gauche ?Michel Rocard n’était pas gaullien en 1968, que je sache ! Par la suite, je ne me souviens pas avoir rencontré les socialistes de la deuxième gauche chez les fidèles du Général : c’est Jean-Pierre Chevènement et Régis Debray qui participaient aux débats organisés par la revue « L’Appel ». Ai-je mal compris ce que vous vouliez dire ? Merci de nous donner une explication de texte.
J’en viens à un sujet plus pénible. « La deuxième gauche est morte. Le néocapitalisme l’a tuée », écrivez-vous. Pourquoi ? «Moins à cause de la caution, que je ne saurais approuver, qu’un Kouchner ou un Rocard donnent à la politique de Sarkozy […]. Mais parce que la deuxième gauche n’a plus d’interlocuteurs valables, plus de partenaires pour passer un compromis social ». Passant de l’anecdote à la sociologie politique, vous négligez une cause majeure : la deuxième gauche est morte parce qu’elle a donné au néocapitalisme les armes qui ont permis son assassinat.

 

Toute la thématique du compromis suicidaire avec l’ultralibéralisme a été élaborée et mise en œuvre par Jacques Delors puis par Michel Rocard. Laurent Fabius et Pierre Bérégovoy ont contresigné les actes de reddition et la droite a pu nettoyer sans grand mal les positions désertées. François Mitterrand s’est vite résigné, faute de culture économique suffisante – mais ceci est un autre aspect de l’histoire de nos défaites. Les nôtres encore plus que les vôtres car nous avons défendu de toutes nos faibles forces les nationalisations à 100% et la planification indicative.

 

Cher Jacques Julliard, nous avons beaucoup polémiqué contre la deuxième gauche et voici que nous nous retrouvons puisque vous réclamez « la nationalisation du crédit, la taxation à 95% des très hauts salaires ou leur plafonnement ». Surtout vous plaidez pour un « socialisme moral » qui nous intéresse puisque vous le reliez aux « non-conformistes de la Révolution française », au syndicalisme d’action directe, à la Commune de Paris, à Jean Jaurès et à Léon Blum.

Voilà qui donne matière à penser…

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(1) Lire les articles sur le site du Nouvel observateur : http://nouvelobs.com/

Article publié dans le numéro 953 de « Royaliste »- septembre 2009

La réponse de Jacques Julliard :

Cher Bertrand Renouvin,

Je vous suis reconnaissant de l’intérêt que vous portez au débat que j’ai amorcé dans les colonnes du Nouvel Observateur (22.08.09) avec Jean Daniel et Denis Olivennes sur la rénovation de la gauche. Bien que n’en faisant pas ouvertement partie, vous y participez à votre façon, et c’est très bien ainsi ; la crise qui dure depuis un an et qui n’est pas près de finir, est en train de déplacer toutes les lignes : il faut en profiter et en tirer les conséquences.

 

Je suis bien obligé de constater qu’une partie des états-majors de la gauche d’hier est en train de se rallier à Nicolas Sarkozy, à commencer par ceux qui constituèrent naguère la deuxième gauche. Au-delà des accommodements individuels, qui vont croissant avec l’âge, j’ai cherché à en comprendre les raisons profondes. Voici à mes yeux la principale : le capitalisme a changé. Le compromis historique que cette gauche moderne proposait de passer avec le capitalisme rhénan et l’État-providence n’est plus, laissant ses promoteurs dans le désarroi. Un tel compromis a fait la prospérité des Trente Glorieuses et la grandeur des années De Gaulle. Il a été sacrifié au capitalisme d’actionnaires et au retour sur investissements de 15 %, en attendant les misérables expédients des subprimes et de la titrisation.

 

C’est l’occasion, cher Renouvin, de répondre à votre interrogation. Sans doute me suis-je exprimé de façon trop elliptique : je n’ai jamais voulu faire du gaullisme, encore moins du gauchisme, une émanation de la deuxième gauche ; ce serait absurde. Ce que j’ai voulu dire, c’est que chacun à sa manière, le gaullisme, la deuxième gauche et le gauchisme façon 68 ont participé à la fondation de cette culture politique moderne qui réintroduisait la société civile dans l’univers politique, et faisait passer la France du stade agraire au stade industriel en matière économique, mais aussi culturelle. Ce fut un grand moment de notre modernisation, comme le furent avant lui l’ère Turgot ou les belles années du Second Empire, et je ne regrette pas d’y avoir participé.

 

Mais les temps ont changé. Adjoubeï, le gendre de Khrouchtchev, dit un jour à un diplomate occidental : « Nous allons vous faire la pire des choses : nous allons vous priver de votre ennemi. » Et de fait, en quittant toute crainte, le capitalisme a quitté toute prudence. Il n’hésite plus à se montrer sous son jour le plus prédateur, en réduisant les salaires, en accroissant les profits de façon exponentielle.

 

Face à cette situation nouvelle, qui prend la forme d’une véritable agression contre des pans entiers du monde du travail, la gauche se doit de réagir de façon nouvelle, qui exclut le compromis à l’ancienne. On ne discute pas avec Bernard Arnault comme on discutait hier avec François Bloch-Lainé. La social-démocratie se doit d’abord de reprendre une bataille intellectuelle contre le libéralisme, qu’elle a naguère perdue faute de l’avoir livrée ; ensuite refaire son unité – ses électeurs n’attendent que cela – en renonçant tout à la fois aux anachronismes de la gauche Cro-Magnon et aux compromissions de la gauche Banania. Dans mon esprit, un syndicalisme réunifié sur des bases modernes devrait jouer un rôle essentiel à cette refondation. Voyez ce qui vient de se passer à propos de la Poste : les Français veulent désormais une social-démocratie de combat.

Jacques JULLIARD

La réponse de Jacques Julliard est trop intéressante pour que je conclue le débat. Il va se poursuivre, à « Royaliste », au « Nouvel observateur », ailleurs nous l’espérons, avec cette liberté d’esprit qui s’aiguise dans les périodes cruciales.

Pour relancer la discussion, je veux dire très vite mon accord quant au rôle modernisateur de la deuxième gauche pendant les Trente Glorieuses. Mais je m’interroge tout de même sur une commune fondation de la culture politique moderne par le gaullisme, la deuxième gauche et le gauchisme. Il y a un homme qui a tenté de lier le Général, la gauche et un certain gauchisme : c’est Maurice Clavel. Mais il n’a été suivi ni dans sa fidélité ni dans sa révolte – sauf par quelques uns. Il me semble par ailleurs que la deuxième gauche a été traversée par un conflit intime, chez Michel Rocard par exemple, entre la technocratie moderniste et le gauchisme. Enfin, le gaullisme est une pensée de l’auctoritas, que le gauchisme récuse, de la légitimité, que la deuxième gauche ignore, de la nation qu’une partie de la gauche voudrait dépasser mais que le Parti communiste continue à défendre. Voilà, cher Jacques Julliard, qui mérite d’être dialectiquement travaillé.

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La réponse de Jacques Julliard et mon commentaire ont été publiés dans le numéro 955 de « Royaliste – octobre 2009.