Mais pourquoi Pierre Péan, homme de gauche, s’est-il penché, avec un intérêt non dénué de sympathie, sur un homme qui fut la quintessence du comploteur d’extrême droite ?

Lorsqu’il mourut, en juin 1969, le destin historique du docteur Martin paraissait scellé : sa figure d’éternel comploteur, déjà effacée de la mémoire de ses contemporains, ne serait qu’une curiosité pour érudits, un simple croquis dans la galerie des acteurs marginaux de l’histoire… Le voici tout à coup exhumé, et porté à la connaissance du grand public par un républicain intègre, homme de gauche assurément, qui a publié maintes enquêtes sur les vilains secrets de l’État. Pourquoi Pierre Péan a-t-il décidé de consacrer quatre cent quatre-vingt-deux pages très documentées – donc beaucoup de temps et d’énergie – à un homme qui essaya sans relâche de renverser la République sans jamais rien réussir ?

On pourrait penser qu’il s’agit d’une dénonciation a posteriori, destinée à réveiller notre conscience civique face aux menaces que fait peser l’actuelle extrême droite d’opposition ou de gouvernement. Tel n’est pas le cas. Pierre Péan raconte une histoire qui l’a passionné, malgré et à cause de la distance politique qui sépare l’auteur de son sujet, mais surtout parce que le docteur Martin est tout simplement un personnage à tous égards passionnant.

Il y a d’abord l’itinéraire politique du Docteur, qui traverse une bonne part de notre siècle : entré à l’Action française en 1909, à l’âge de 14 ans, Martin en est exclu dès 1913 ; sans jamais cesser de se dire royaliste et chrétien, cet activiste sera de tous les combats de l’extrême droite (les Ligues des années trente, la Cagoule, les complots d’Alger avant, pendant et après 1958, l’OAS) et connaîtra la prison sous tous les régimes, y compris sous Vichy car le Docteur fut, par patriotisme, un adversaire de Laval.

Au fil du récit, se compose une extraordinaire figure de comploteur, animateur de réseaux secrets, maniaque des fiches, expert en manipulations (la prétendue menace d’un putsch communiste avant 1939, la « Synarchie » sous Vichy), paranoïaque mais trop intelligent pour sombrer dans la folie et trop généreux pour devenir fanatique. Pierre Péan souligne à juste titre que cet ennemi juré de la République et de la gauche fut un médecin exemplaire, qui se dévouait sans compter pour ses malades et soignait gratuitement les plus démunis, et un homme chaleureux qui s’attira, dans les prisons vichystes, la sympathie du gaulliste Roger Stéphane et de l’ancien directeur de cabinet de Léon Blum. Ajoutons que le bon docteur fut un père à ce point aimé que femme, enfants et gendre ne cessèrent d’être mobilisés pour l’aider, le protéger ou le libérer.

C’est sans doute cette complexité qui a attiré Pierre Péan : le spécialiste de l’intrigue politique est en lui-même une énigme, la vie de l’étrange docteur est trop obstinée pour qu’il n’ait pas cherché à surprendre d’autres secrets que ceux de ses adversaires. Mais Pierre Péan est trop respectueux de son personnage pour bricoler une conclusion en forme d’interprétation psychanalytique et il a eu, de surcroît, l’élégance rare de soumettre son manuscrit à la fille et au gendre du docteur Martin qui ont pu exprimer leurs réserves et leurs critiques sous forme de notes et de postface.

Quant aux royalistes d’aujourd’hui, ils ne liront pas sans amertume l’histoire de cet enfant perdu de leur famille politique. Cette fidélité fourvoyée, cette inépuisable énergie dissipée, ce patriotisme erratique, ce n’est pas seulement l’erreur d’un homme ou l’esprit d’une époque : ceux qui portaient l’espérance du docteur Martin et de tant d’autres, au début de notre siècle, l’ont trop souvent laissé se perdre. La leçon vaut pour notre temps : les fidélités en attente s’épuisent ou se dévoient.

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(1) Pierre Péan, Le mystérieux Docteur Martin, Fayard, 1993.

Article publié dans le numéro 610 de « Royaliste » – 29 novembre 1993.