Qui peut prétendre échapper à Walt Disney ? S’il ne va pas au cinéma (des millions de spectateurs ont vu Blanche Neige et les Aristochats) s’il ne lit pas les journaux de « l’ami public n° 1 » (Picsou magazine tire à plus de 400.000 exemplaires), l’occidental moyen retrouvera toujours Mickey et Donald au coin d’une boîte de lait ou de petits pois. On se doute qu’une telle production — répandue à travers tout le « monde libre » — n’est pas innocente. Et que les petits sud-américains comme les petits français reçoivent en s’amusant un certain nombre d’idées qu’il faut examiner de plus près. D’où l’intérêt du travail (1) d’Ariel Dorfman, écrivain chilien en exil, et d’Armand Mattelart, sociologue spécialisé dans les systèmes de communication. Donald fourrier de l’impérialisme et du capitalisme ? On se doutait un peu qu’une entreprise aussi typiquement américaine que celle de Walt Disney n’allait pas véhiculer des thèmes révolutionnaires. Pourtant Donald l’imposteur ne manque pas d’intérêt, les auteurs ayant su montrer par quels détours et avec quelle finesse les bandes dessinées parviennent à faire passer les thèmes majeurs de l’Amérique impériale.

Voici donc, pour l’amusement et l’édification de nos enfants, un monde sans pères ni mères (seulement des oncles, des neveux, des fiancées) où toute naissance est effacée en même temps que toute trace de sexualité. Un monde où « personne n’aime personne », où « il n’y a jamais un geste d’affection ou de loyauté envers le prochain ». Un monde où les rapports entre les personnages sont d’abord commerciaux et dans lequel l’argent est la valeur suprême. Cela ne signifie pas que Walt Disney se fasse l’apologiste de l’exploitation des travailleurs et du pillage du tiers-monde. Au contraire le mythe du bon sauvage est largement exploité — en même temps que celui du bon Américain qui le protège. De même, ce n’est pas l’accumulation de la richesse qui est célébrée (le risible oncle Picsou sur son tas d’or) mais la consommation, mais la société de loisir où le travail est évacué. En ce sens, les auteurs ont raison de dire que Donald est moins l’expression de l’american way of life que celle du rêve américain.

On conçoit ce que la diffusion d’une telle propagande peut avoir d’aliénant et de manipulateur dans les pays sous-développés qui sont incités à désirer un modèle identique comme dans les pays industriels confortés dans leur volonté d’américanisation. Donald l’imposteur est donc un livre utile, parce qu’il donne l’alarme. Mais il faut dire aussi que c’est un livre terriblement pesant, parfois même franchement ennuyeux. Inconvénient dû aux méthodes sociologiques ? Pas seulement. Car les auteurs sont de bons marxistes qui ont tenu à plaquer sur une analyse souvent fine les schémas grossiers de l’infrastructure et de la superstructure, et le dogme de la lutte des classes à la mode du siècle passé. Dommage pour le lecteur. Dommage aussi pour la clarté et la solidité de l’analyse.

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(1) Armand Mattelart et Ariel Dorfman, Donald l’imposteur (Alain Moreau).

Article publié dans le numéro 250 de « Royaliste » – 9 juin 1977