La baisse de popularité du président de la République, signalée par de récents sondages, a très normalement provoqué bon nombre de supputations, de rumeurs et de commentaires sur les rumeurs. On dit que le chef de l’Etat est désabusé, sans prise sur l’événement, et qu’il envisage son départ en cas de victoire de l’opposition aux législatives. On constate que l’opinion a été scandalisée par l’effacement de vilaines affaires, agacée par les longs commentaires télévisés de François Mitterrand sur le congrès de Rennes, et que beaucoup s’inquiètent de l’influence croissante du Front national…

Tel est le climat, pour le moins morose. Plutôt que de s’en tenir aux « causes immédiates », tantôt invérifiables, tantôt volatiles, et dont il est impossible de mesurer l’exacte portée, il convient de souligner une nouvelle fois les facteurs permanents et visibles du malaise que nous éprouvons.

AMBIGUÏTÉS

Le premier facteur est d’ordre institutionnel. Soutenu par une majorité, élu sur un projet, incarnant une tradition politique, le président de la 5è République se trouve à la fois chargé de l’arbitrage et de l’espérance de ses électeurs. De cette situation ambiguë résulte une double attente, souvent contradictoire, puisque le chef de l’Etat doit veiller au bien commun tout en répondant aux souhaits et aux exigences de la majorité présidentielle. Aussi est-il constamment exposé à en faire trop ou pas assez, sans pouvoir satisfaire l’ensemble des citoyens : aux yeux de ses électeurs, l’arbitrage risque d’être confondu avec l’inaction, mais des interventions trop fréquentes ou trop précises le feront passer pour partisan dans d’autres fractions de l’opinion. En outre, le principe de justice qu’incarne le chef de l’Etat fait naître d’autres demandes, et le rendent responsables de choix et de décisions qui sont de la compétence du Parlement ou de l’institution judiciaire dont il doit seulement garantir l’indépendance.

A l’ambiguïté de la fonction présidentielle, s’ajoute l’incertitude quant à l’exercice de la fonction de Premier ministre. Si le chef du gouvernement est responsable, en droit, devant les députés, ne l’est-il pas, en fait et tout autant, devant le président de la République ? Est-il celui qui « détermine et conduit la politique de la nation » ou un simple bouclier selon la lecture présidentialiste de la Constitution ? Même si le chef de l’Etat laisse son Premier ministre gouverner, comme c’est le cas aujourd’hui, ce dernier n’est-il pas, comme rival ou successeur possible du Président, un candidat en puissance et parfois en actes ? Qu’il s’agisse de l’Elysée ou de Matignon, quelles que soient les personnes qui représentent le pouvoir exécutif, il y a nécessairement des doutes et des soupçons générateurs d’un trouble qui ne peut être dissipé.

Le parti majoritaire ne peut manquer de subir les conséquences de cette situation compliquée. Considéré comme le « parti du Président », puisqu’il a favorisé son élection, obligé de soutenir le Premier ministre et son gouvernement, il doit répondre aux attentes de ses électeurs dans le domaine législatif tout en étant, par la force des choses, le lieu privilégié du conflit entre les futurs présidentiables. Aussi est-il exposé à subir des contradictions qu’il ne peut maîtriser entre un chef d’Etat devenu relativement indépendant et la direction du parti, entre les deux pôles de l’exécutif, entre les rivaux qu’il abrite – et contraint de répondre à des exigences, elles aussi contradictoires, qui tiennent au flou de son image et de son statut dans l’Etat et par rapport à lui.

DÉSARROI

Le trouble d’origine institutionnelle est aggravé par la crise que traversent les formations politiques traditionnelles. Pourtant prévisible, la recomposition du paysage politique (l’effondrement du Parti communiste, la progression du Front national) provoque un désarroi qui n’est plus à décrire. Au lieu de chercher à la surmonter, les responsables politiques étalent leurs divisions et se contentent de tactiques à très court terme, avec un cynisme qui ajoute au discrédit de la classe politique. Après le désastreux congrès de Rennes, les complaisances xénophobes des états-généraux de l’opposition. Après les clins d’œil giscardiens au Front national, le retournement anti-lepéniste de Charles Pasqua. Comment croire à ceux qui réduisent les idées à l’état d’instrument, changent de conviction au gré de leurs intérêts du moment, ou ne tirent plus la moindre conséquence des principes dont ils se réclament ? Comment suivre les uns ou les autres dans des combats obscurs où le plus proche est le premier ennemi ?

Tandis que notre société souffre d’inégalités matérielles et culturelles croissantes, ces doutes, fondés ou non, sur le pouvoir et le discrédit de nos représentants politiques provoquent une crise d’identité qui n’est pas celle que Jean-Marie Le Pen prétend analyser et résoudre. Faute de définition précise des fonctions dans l’Etat, faute de convictions fondées et clairement assumées par les responsables politiques, faute de relation entre les mots et les actes, beaucoup se détournent de ce qu’ils en viennent à regarder comme jeu d’apparences, manœuvre, mensonge ou banale technique de communication. Le doute sur les identités, c’est de ne plus savoir qui est le Président (arbitre ou partisan), ce que fait le Premier ministre (gouverner ou prétendre), ce qu’il en est d’un socialisme qui s’accommode de tant d’injustices, ou d’une droite infidèle à ses propres valeurs…

Il n’est pas simple de dissiper de tels doutes. Si François Mitterrand parvient à assumer l’ambiguïté de sa fonction, sans toujours être écouté et compris, il reste que les incertitudes et les dangers de la monarchie élective ne peuvent être écartés, selon nous, que par une royauté établissant un pouvoir pleinement arbitral qui permettrait une clarification et un rééquilibrage de l’ensemble des pouvoirs. Quant aux formations politiques de droite et de gauche, elles ne surmonteront leur propre crise que par une réflexion critique sur leurs principes et sur leurs méthodes. Beaucoup le savent et le disent depuis longtemps, sans que le travail soit encore commencé. Ils peuvent constater aujourd’hui que la nature politique a horreur du vide, et que le Front national est en train de le combler. La peur n’est peut-être pas toujours si mauvaise conseillère…

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Editorial du numéro 536 de « Royaliste » – 30 avril 1990