Le drone est-il une nouvelle arme de guerre, pleinement rassurante pour ceux qui l’emploient, ou un ensemble de dispositifs techniques visant à l’assassinat sans frontières ? Grégoire Chamayou répond selon l’éthique, le droit et la philosophie politique.

Sur l’écusson du drone MQ 9 Reaper, une devise résume l’objectif de ses concepteurs : « Que les autres meurent ». Les machines qui bourdonnent dans le ciel du Pakistan surveillent en permanence de vastes étendues, enregistrent d’innombrables images qui permettent de suivre les déplacements suspects, d’identifier les ennemis et de les éliminer par le tir d’un missile embarqué. A des milliers de kilomètres du Waziristân et du Yémen, des opérateurs confortablement installés au Nevada font les trois-huit pour télécommander ces appareils (de combat) sans équipage que nous appelons drones.

Un officier américain a résumé en termes élégants le grand avantage du drone : il permet de « projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité ». De tous temps, l’Etat souverain a projeté son pouvoir en envoyant sur le terrain des armées chargées de régler le compte de l’ennemi. Aujourd’hui, il est possible de montrer son pouvoir sans risquer un seul de ses soldats. Les partisans du drone vantent cette invulnérabilité du combattant, obtenue selon un excellent rapport entre le coût de la machine et l’efficacité de la frappe. De fait, les patrouilles effectuées par ces appareils ont augmenté de 1 200% entre 2005 et 2011 et les résultats sont impressionnants : entre 2 640 et 3 474 personnes ont été tuées par drones entre 2004 et 2012. Au lieu d’enfermer illégalement des terroristes réels ou supposés à Guantanamo, on les élimine : tuer plutôt que capturer, telle est la doctrine officieuse de Barak Obama, qui désigne lui-même les cibles sur une kill list.

La théorie du drone et la pratique qu’elle induit n’ont pas convaincu Grégoire Chamayou (1). La machine n’est pas invulnérable en toutes circonstances : elle opère facilement dans des régions déshéritées, contre des combattants faiblement équipés, mais ses systèmes électroniques peuvent être brouillés. A quand les drones bricolés, qui pénètreront dans les camps retranchés ou qui enverront un missile sur un stade bondé ? Surtout, la reconnaissance des cibles humaines est grossière et il arrive souvent que des citoyens paisiblement assemblés soient pulvérisés par un missile hellfire parce que leur comportement ressemblait à ceux des Talibans selon les données fournies par la machine aux analystes de l’US Army et de la CIA. On tire sur des silhouettes floues, selon des relevés téléphoniques…

On tire et on tue, mais est-ce bien la guerre ? On célèbre aux Etats-Unis une « arme humanitaire », qui serait le moindre mal dans la « guerre contre le terrorisme ». Sophismes et billevesées ! Le choix du moindre mal signifie qu’on a choisi le mal et le drone s’en trouve disqualifié comme arme morale. S’il est vrai que les drones épargnent des vies américaines, il permet de détruire des vies pakistanaises et yéménites qui n’auraient jamais été exposées si les drones n’avaient pas existé : eux-seuls peuvent tuer sans risques des gens protégés par les frontières de pays en paix avec les Etats-Unis. « Alors que l’éthique s’est classiquement définie comme une doctrine du bien vivre et du bien mourir, note Gérard Chamayou, la nécroéthique se constitue comme une doctrine du bien tuer ».

Du point de vue militaire, le drone permet d’abandonner les objectifs politiques de la contre-insurrection pour des techniques anti-terroristes qui répandent la haine des Américains … et qui alimentent le terrorisme. La stratégie s’efface devant une tactique vengeresse qui évoque la chasse à l’homme conçu comme animal nuisible. On éradique, à l’infini. Dès lors, c’est le principe même de la guerre qui se trouve anéanti. Dans le conflit armé, celui qui tue ne commet pas un crime parce qu’il met en jeu sa propre vie : chacun ayant le droit de tuer après la déclaration de guerre, il y a égalité juridique entre les combattants – la question morale relevant d’un autre ordre. Le drone ruine cette égalité puisque ceux qui télécommandent ses missiles ont reçu un permis de tuer sans risquer la mort. Avec des drones, on ne fait pas la guerre : on mène des campagnes d’assassinats.

Il faut s’étonner, mais pas trop, de la faiblesse des réactions de la prétendue communauté internationale car il y a péril pour toutes les nations. Comme le dit Grégoire Chamayou, nous voyons s’établir « un droit d’intrusion ou d’empiètement universel qui autoriserait à courir sus à la proie partout où elle se réfugie, quitte à fouler aux pieds le principe d’intégrité territoriale classiquement attaché à la souveraineté étatique ».  Tout Etat décrété « défaillant » ou « voyou » par le gouvernement américain peut être découpé selon la méthode de la kill box, ou zone autonome de tuerie temporaire. Bien entendu, d’autres grandes puissances se préparent à imiter les Etats-Unis, avec les mêmes conséquences subversives qui finiront par détruire la République en tant que telle.

Le drone permet en effet le retour à la conception impérialiste du pouvoir, qui s’arroge un droit de vie et de mort – jus vitae necisque – alors que les citoyens avaient conquis le droit d’autoriser la guerre par le biais de leurs représentants élus. Le droit du Parlement n’est pas encore annihilé mais le risque est grand que le pouvoir politique devienne un appareil d’Etat branché sur des machines à tuer dont on développerait l’autonomie pour donner aux dirigeants un agréable sentiment d’irresponsabilité.

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(1)    Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Editions La fabrique, 2013.

Article publié dans le numéro 1042 de « Royaliste » – 2013