En couverture de « L’Express », fin mars, une photo de Jacques Chirac et un titre alléchant : « Ce que nous allons faire de notre victoire » (1). Las ! Il faut subir de banales considérations sur les élections cantonales, une dénonciation attendue du système proportionnel et la critique rituelle de la politique économique de la gauche avant de trouver, sur une colonne, ce qui est claironné à la « une » du journal… Le chef du R.P.R. se contente de reprendre rapidement ce qui a été dit mille fois depuis 1981, sans même se donner la peine d’étayer les habituelles promesses : réduire les dépenses, désétatiser et dénationaliser, « rendre un certain nombre de libertés aux entreprises et aux travailleurs », libérer les prix, les changes, l’information, l’enseignement.

Tout cela, livré en vrac, ne constitue évidemment pas un programme – Jacques Chirac se méfiant à juste titre de ce mot. Ce n’est pas non plus un projet, tant les mesures annoncées sont vagues et ambiguës. En somme, une simple déclaration de bonnes intentions, destinée à recueillir le plus grand nombre possible de suffrages, une manière de s’opposer radicalement à ce qui se fait, en s’inscrivant dans la sensibilité idéologique dominante libérale comme chacun sait. A partir de cette déclaration, il serait facile de montrer que la méthode de l’opposition est identique à celle de la gauche avant 1981 en soulignant les déconvenues qui en résulteront, ou de dauber sur la conversion antiétatique de Jacques Chirac, que son passé politique ne permettait pas de prévoir. Mieux vaut s’interroger sur la référence idéologique sous-jacente à la propagande du R.P.R. comme à celle de toute l’opposition, qui se prépare à présenter un projet libéral pour les élections de l’an prochain.

EFFETS PERVERS

Qu’en est-il donc de ce libéralisme dont on nous dit merveille ? Le mot indique le désir de liberté, en politique comme en économie, ce qui est assurément une grande et belle intention. Encore faut-il que ce libéralisme parvienne à s’inscrire dans la réalité, à la modeler et à la transformer selon son vœu initial. Tel n’est pas le cas, tel ne fut jamais le cas dans l’ordre économique. Comme nous l’avons souvent démontré, la doctrine de l’équilibre spontané réalisé sur un marché libre où de libres entreprises se font concurrence pour le plus grand bien des libres consommateurs n’a pas produit les effets attendus :

— Cette doctrine est paradoxale dans son principe même, puisque l’auto-régulation suppose qu’une « main invisible », extérieure au système, fasse coïncider les intérêts individuels et celui de la collectivité.

— Le modèle du marché est purement abstrait. Sa réalisation supposerait des conditions de concurrence qui ne sont jamais réunies et la disparition de toute communauté nationale, culturelle, syndicale

— donc de toute forme de société humaine. En outre, les adversaires du matérialisme oublient que le libéralisme se fonde sur un présupposé tout aussi réducteur : l’homme n’y est défini que par ses « besoins », et la morale du libéralisme est strictement utilitaire.

— Dans la pratique, le libéralisme économique n’a cessé de produire des effets pervers qui ont immédiatement ruiné son intention initiale. D’une part, ce sont les libéraux eux-mêmes qui ont suscité l’intervention croissante de l’Etat, chargé par eux de faire prévaloir les règles du libre-échange. L’étatisme dont nous souffrons est le fruit de cette logique, repérable depuis le 19e siècle jusqu’à M. Giscard d’Estaing. D’autre part, le libéralisme a favorisé, sur le plan des échanges internationaux, la domination impérialiste de la Grande-Bretagne, puis celle des Etats-Unis. Au lieu de liberté, l’exploitation des hommes. Au lieu de l’équilibre économique, des rapports violents entre des forces inégales. Au lieu de la diffusion des richesses parmi toutes les nations, la misère de certaines classes et de certains peuples. Au 19e siècle déjà, on établissait, à la manière de M. Chirac, l’égalité illusoire entre l’entreprise libre et le travailleur libre. Au 19e siècle déjà, on dissertait sur l’échange libre entre l’Angleterre industrialisée et le Portugal agricole, comme aujourd’hui entre les Etats-Unis et telle nation d’Europe ou du tiers monde. A croire que les Etats-Unis ne sont pas un continent, qu’ils ne disposent d’aucune puissance monétaire particulière, que leur influence politique, culturelle, militaire, ne fausse pas leur domination. Mais il est tellement facile de vanter les mérites de l’entrepreneur dynamique de la « Silicon Valley »-, et de faire de Reagan un héros anti-étatisme, en oubliant le rôle du Pentagone et de la NASA, en négligeant le déficit budgétaire américain, pourtant contraire à l’orthodoxie libérale, et l’endettement considérable de ce pays à l’égard du reste du monde…

LA LIBERTÉ POLITIQUE

Tel est le libéralisme économique : une pure mythologie, une doctrine contradictoire, une pratique qui a abouti aux effets inverses de ceux qui étaient attendus. En somme, tout ce que l’on reproche au socialisme des théoriciens du siècle dernier. Il serait temps que la droite y prenne garde, si tant est que sa référence libérale ne soit pas de simple propagande.

Il serait temps, aussi, que les libéraux fassent retour à la tradition politique dont ils se réclament. Des études récentes (2) nous font en ce moment découvrir une forte philosophie de la liberté à travers l’œuvre d’hommes qui ont su poser des questions qui sont toujours d’actualité : celle de l’existence du lien social, face à la logique de l’individualisme et face à la violence de l’économie ; celle de la souveraineté, résolue de façon paradoxale depuis deux siècles ; celle du pouvoir politique concret, dont l’autonomie est la condition première de la démocratie représentative… Au lieu d’annoncer un catéchisme économique caduc, que les libéraux prennent donc le libéralisme politique au sérieux !

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(1)    Numéro du 22-28 mars 1985.

(2)     (2) cf. la préface de Marcel Gauchet aux textes de B. Constant (Poche-Pluriel) et « Le Moment Guizot » de Pierre Rosanvallon (Gallimard).

Editorial du numéro 424 de « Royaliste » – 3 avril 1985