Précisions

Très sensible à la réponse que François Gerlotto a bien voulu apporter au compte-rendu (très sommaire) que j’avais fait de son livre, je veux très vite repréciser la nature des réserves que je me permets de formuler à l’égard de ses conclusions. Il ne s’agit pas de choisir, comme il semble le suggérer, entre une écologie d’action libertaire qui se voudrait exclusivement localiste et une action globale nécessairement impulsée par un Etat (ou des Etats). Lui-même, avec beaucoup de pertinence, a fait sienne la formule ellulienne du Penser globalement, agir localement. Une multiplicité d’actions locales ne pourraient avoir un effet (surtout à court terme, et nous sommes, hélas, dans le court terme) sur l’écosystème dans sa globalité que si, par ailleurs, certaines orientations de politique générale étaient adoptées et réellement mises en œuvre par tous les Etats sous le contrôle d’une instance internationale indépendante des puissances qui n’ont aucun intérêt à voir changer les choses. Là-dessus, aucune écologie politique sérieuse ne se fera jamais la moindre illusion. Bernard Charbonneau, dans Feu vert, écrit en 1980 pour proposer au mouvement écologique une voie critique réellement constructrice, l’affirmait assez clairement:

Totale parce qu’affrontée à un adversaire totalitaire, l’action écologique ne se mène pas sur tel ou tel plan, et chacun peut y trouver sa place selon son caractère et sa vocation. Elle n’implique pas des actes individuels ou collectifs, sociaux ou politiques, locaux, nationaux ou internationaux, elle les comprend tous ou n’est rien. Qu’un niveau manque, et l’action perd avec son efficacité sa raison d’être; et plus il est de base, de l’individu à la société, et de la société à l’Etat, plus il est nécessaire (p. 175).

Et Serge Latouche se situait probablement dans cette ligne, lorsqu’il écrivait en 1998 dans Les Dangers du marché planétaire :

Les choses étant ce qu’elles sont, il s’agit de trouver à la fois des solutions locales aux problèmes globaux et des solutions globales aux problèmes locaux. Les propositions de réformes doivent être suffisamment réalistes pour recevoir l’adhésion de nos concitoyens et s’imposer par leur bon sens, sans pour autant bouleverser radicalement au départ leur cadre de vie et de pensée (p. 120).

La question est de savoir, d’une part, dans quelle mesure l’Etat peut se poser en organisateur indépendant du système économique (technicien et marchand) qu’on considère comme générateur d’une perturbation majeure de l’écosystème et de nos relations avec celui-ci ; d’autre part dans quelle mesure cet Etat peut être utilisé (ou servi) à des fins réellement écologiques. Ellul a longuement insisté, dans deux livres essentiels, La Technique ou l’enjeu du siècle et L’Illusion politique, sur le double fait suivant: d’un côté, la croissance de l’Etat s’est progressivement autonomisée, à partir du 18ème siècle, par rapport à toutes les composantes traditionnelles de la société pour faire de lui le promoteur efficace d’une organisation sociale entièrement orientée vers le développement économique et techno-scientifique ; de l’autre côté, ce même Etat a rendu sa propre croissance entièrement dépendante de l’innovation technique et de la croissance économique. Son autonomie par rapport à la société est donc l’envers de sa dépendance à l’égard de l’économie techno-scientifiquement développée. Par ailleurs, cette évolution a conduit l’Etat à devenir un appareil d’une extraordinaire complexité qui ne se laisse contrôler qu’au moyen de procédures internes qui relèvent totalement du fonctionnement bureaucratique, lequel, en retour, ne se laisse aucunement contrôler par l’appareil gouvernemental qui dépend de lui pour la plupart de ses entreprises. Ce qu’on appelle l’appareil d’Etat ne peut alors nullement être considéré comme un appareil neutre, dont l’usage et l’utilité changeraient avec celui qui l’utiliserait. Comme la technique, l’Etat est une organisation auto-orientée, qui ne peut être pleinement efficace qu’autant qu’on se soumet à sa logique. Celle-ci peut-elle devenir une logique de décroissance, ou de non-développement, ou de développement écologique ? C’est plus qu’incertain. Voilà pourquoi il me paraît pour le moins simpliste de dire que « tout se joue entre la destruction de l’écosystème et celle du système néo-libéral ». Tout se joue surtout entre l’homme et lui-même, entre l’homme et ses appareils. S’il est bien évident que le pouvoir de décider appartient et ne peut appartenir qu’à l’homme, ce pouvoir ne peut devenir effectif, surtout en matière d’écologie, que s’il porte, en même temps que sur les fins, sur les moyens à employer ou à ne pas employer. Or, l’Etat et la technique, en tant que moyens d’action, sont exclusifs de toute fin qui impliquerait leur décroissance, leur dépérissement ou, ce qui revient au même, leur subordination. L’erreur marxiste ne doit pas devenir celle de ceux qui prétendent affranchir l’homme de tout déterminisme dialectique, comme aimait à le dire Bernanos.

Je regrette d’autant plus d’être en désaccord sur ce point si important avec François Gerlotto que, par ailleurs, je trouve sa description des rapports entre éco-système et système économique très stimulante, et approuve très vivement l’idée qu’il s’agit moins de sauver « l’espèce humaine » (qui se débrouillera très bien sans nous) que de sauver une forme de société sans laquelle il est inconcevable d’imaginer un avenir digne de l’homme.

Edouard SCHAELCHLI