La Nouvelle Action royaliste a engagé en mai dernier un débat sur l’avenir de notre civilisation (http://www.bertrand-renouvin.fr/pour-un-choix-de-civilisation-francois-villemonteix/) que François Villemonteix prolonge par une réflexion fondamentale sur l’écologie politique.

 

Pourquoi doit-on s’intéresser de près à l’écologie et développer une politique écologique ? Il s’agit d’une question cruciale, bien entendu, mais que curieusement l’on ne retrouve pas, ou pas clairement explicitée, dans les discussions, articles et débats qui tournent autour de l’écologie.

J’ai l’impression que les motivations « écologistes » tournent autour de certaines priorités, différentes selon les intervenants. Voici une liste non exhaustive de motivations d’ailleurs non exclusives :

Le confort. La planète se réchauffe, la pollution aux particules fines s’installe durablement, les débris plastiques se répandent, les canicules se succèdent, bref l’évolution de l’écosystème n’est pas réjouissante pour notre mode de vie, que l’on veut maintenir aussi « confortable » que possible. Dans ce cas, il faut tenter de protéger à la fois notre environnement et notre mode de vie, chose difficile mais pas impossible au niveau régional pour les pays développés. C’est pour répondre à ce besoin, par exemple, que l’on recherche des sources d’énergie non polluantes, l’idée étant de continuer à consommer toujours plus d’énergie, mais sans que cela ait d’effet sur le milieu ; ou que l’on délocalise dans le tiers-monde les activités « gênantes ».

Le syndrome Gaïa. Ici, il faut éviter de toucher à la Nature car elle seule a raison et elle va nous « punir » si on l’abîme. Les partisans de cette motivation sont ceux qui parlent le plus de la biodiversité, par exemple. Mais voilà qui interdit toute évolution et tout développement (sans prendre parti, l’exemple de l’aéroport de N.-D. des Landes en est un exemple) et ne pose pas la question de la démographie (ou la pose en donnant des réponses type Cousteau…).

Le business. Puisqu’il est acquis que le milieu va changer, mais que la croissance économique doit être maintenue coûte que coûte, les plus malins des industriels et économistes prônent la transformation de notre économie mondiale en « économie verte », donc en remplaçant toute activité polluante par une activité équivalente mais non polluante. C’est la ligne du « développement durable », c’est bon pour les affaires, mais les retombées sur le milieu ne sont pas vraiment analysées, le concept impossible de croissance exponentielle durable n’est pas critiqué, et  cette biodiversité dont je viens de parler ainsi que tout ce qui est non monnayable, est passé par profits et pertes.

La peur des conséquences de l’explosion démographique. Il faut à tout prix maintenir chez eux les habitants des pays sensibles au changement climatique ou ceux où la transition démographique n’est pas achevée, pour éviter l’explosion des réfugiés climatiques et leur immigration chez nous. Cela passe par un développement des économies locales, parfois aux dépens des environnements locaux, mais l’essentiel n’est pas dans l’environnement, il est dans le flux migratoire.

La gestion du risque. C’est le double effet Fukushima et Daech. On veut continuer à produire de l’énergie mais sans avoir à en supporter les effets négatifs, qui lui sont forcément liés. Et c’est le refus du nucléaire en Allemagne qui aboutit à rouvrir les centrales  à charbon ; ou le besoin d’indépendance vis-à-vis de pays producteurs jugés peu fiables, et c’est l’ouverture de l’exploitation des gaz de schiste ; etc.

Tout ceci est bel et bon, et doit être pris en compte ; mais ça ne nous donne pas une vision générale. Chacune de ces motivations est limitée et induit des effets négatifs hors du cercle étroit de la motivation choisie : le confort aboutit à délocaliser la pollution chez les autres si on le peut ; le business continue à prôner une croissance exponentielle dont nous savons les effets pervers ; la pureté écologique ne tient pas compte de l’explosion démographique, etc. Ce ne sont donc que des réponses partielles, voire partiales. A partir d’elles nous ne pouvons pas concevoir une écologie politique globale, puisque chacune d’entre elles implique des dégâts, mais ailleurs et surtout non assumés. Car il est évident que la conjonction entre l’effet de la croissance démographique et de ses 11 milliards d’humains à venir, et celui du changement climatique en route, va imposer de faire des choix et de trancher entre un mal et un moindre mal. Mais sur quelle base ?

La discussion que nous avons en ce moment nous mène à une réponse plus globale, qui n’est d’ailleurs pas entièrement originale, puisqu’elle a été inscrite dans la déclaration de Stockholm de 1972 (Royaliste l’a déjà mentionnée), dans son article 1 que je vous cite ici : L’humain est à la fois créature et créateur de son environnement, qui assure sa subsistance physique et lui offre la possibilité d’un développement intellectuel, moral, social et spirituel. Dans la longue et laborieuse évolution de la race humaine sur la terre, le moment est venu où, grâce aux progrès toujours plus rapides de la science et de la technique, l’homme a acquis le pouvoir de transformer son environnement d’innombrables manières et à une échelle sans précédent. Les deux éléments de son environnement, l’élément naturel et celui qu’il a lui-même créé, sont indispensables à son bien-être et à la pleine jouissance de ses droits fondamentaux, y compris le droit à la vie même.

 

Avant de faire un bilan sur l’écologie et l’évolution de l’environnement dans le cadre du réchauffement climatique, je pense utile de rappeler certaines définitions et caractéristiques sur l’écologie. En effet ce n’est qu’avec une connaissance sinon exhaustive, du moins juste, de ce que sont les limites et les mécanismes d’un écosystème que l’on peut comprendre sa dynamique et son évolution.

Au départ, il y a un système, c’est-à-dire un ensemble d’éléments (matières, matériaux, objets, etc.) dans un espace donné, qui composent un milieu que l’on va pour commencer définir comme fermé (on compliquera ensuite), en équilibre, c’est-à-dire dans lequel il n’entre ni ne sort aucune énergie. Imaginez par exemple un lavabo rempli d’eau aux robinets et à la bonde fermés.

Puis, dans ce système, on introduit de l’énergie. Dans  notre lavabo, cela peut se faire par exemple en retirant la bonde. Rappelez-vous vos cours de physique : l’énergie potentielle due au fait que l’eau du lavabo se situe au-dessus du niveau de la mer, est transformée en énergie cinétique : l’eau s’écoule. Mais ce mouvement crée des structures : on voit apparaître un tourbillon. Il y a eu un phénomène d’auto-organisation, comme chaque fois que de l’énergie est introduite dans un système [1]. Sa dissipation suit les principes de l’entropie et de la thermodynamique qui disent que l’on ne peut que passer d’un niveau élevé d’énergie à un niveau moins élevé par dissipation de cette énergie en chaleur et mouvement. Cette dissipation peut (doit) passer entre autres par la construction de structures plus ou moins complexes tant que le flux d’énergie existe, suivant les caractéristiques du milieu. On retrouve des exemples de ce phénomène partout, si l’on regarde bien : les petites ondulations dans le sable sur le bord de mer, les méandres d’un fleuve, les formes des nuages, les tourbillons des cyclones, tous sont des effets auto-organisés produits par l’énergie dissipée dans le milieu. Pour ceux qui voudraient aller un peu plus loin, je renvoie au cours de Frontier et coll. : « Ecosystèmes. Structure, fonctionnement, évolution [2] », car si c’est un cours universitaire, donc un peu fastidieux pour les non-scientifiques, son introduction est lisible par tous.

Un écosystème suit cette logique : l’énergie introduite est l’énergie solaire (pour simplifier), la dissipation se fait en partie par des structures physiques, mais surtout par des structures chimiques, ou plus exactement biochimiques, c’est-à-dire des structures construites à partir de la chimie du carbone par des organismes vivants. En effet, d’un point de vue strictement physico-chimique, la vie est une conséquence de l’auto-organisation de la matière organique (même si l’on ne comprend pas comment et dans quelles circonstances s’est produit le passage de la matière organique auto-organisée à la vie). Et cela a abouti à une première révolution, car les organismes vivants se sont mis à communiquer par le biais d’interactions physiques, chimiques, biochimiques et comportementales (et finalement cognitives). La biosphère organise donc le milieu, tant que de l’énergie est disponible. L’auto-organisation a été prise en charge par la vie et son évolution. Puis est venu l’homme, seul membre de la « noosphère », et encore une fois tout a été révolutionné. Mais c’est une autre histoire, où les mécanismes strictement « matérialistes » que je vous présente ici ne peuvent plus tout expliquer.

Un écosystème est donc la somme des mécanismes énergétiques et des interactions de ses différentes composantes, biotiques et abiotiques, et toute analyse doit prendre en compte ces deux composantes.

Il ne faut pas oublier non plus qu’un écosystème est un système ouvert, et qu’il est impossible de lui reconnaître des limites géographiques ou autres : de mon pot de fleurs à la planète entière en passant par mon balcon, mon jardin, ma ville, ma région, mon pays, tout est continuum. On est évidemment contraint de définir des limites pour pouvoir agir, et il est normal, pour établir le tracé d’une route par exemple (ou d’un aéroport…) de fixer le champ de son impact à une surface donnée. On postule souvent que l’impact d’une action en un point A sur un point éloigné B est inversement proportionnel au carré de la distance entre A et B (mais ce n’est qu’une hypothèse parmi d’autres). Quoi qu’il en soit, il faut garder en mémoire que ces limites sont toujours arbitraires. Même le niveau planétaire est arbitraire, puisque l’énergie qui alimente l’écosystème mondial (avec ses variations) vient du soleil, que la lune est responsable des marées, que la masse de Jupiter influe sur l’orbite de  la terre, qu’un astéroïde peut détruire les dinosaures, etc. Le problème de ces limites arbitraires, c’est que suivant celles que l’on choisit, on peut aboutir à des conclusions inverses. C’est tout particulièrement vrai pour les industries de l’énergie : les biocarburants par exemple, peuvent sembler « propres » si l’on ne considère que leur origine, alors qu’ils sont au contraire extrêmement nocifs si l’on prend en compte les forêts détruites, le coût énergétiques des cultures, les engrais, les pesticides, etc. 

Une autre caractéristique majeure d’un écosystème est qu’il obéit aussi à des dynamiques chaotiques. Nous nous trouvons là face à un concept plus récent, paradoxal, difficile à appréhender. Car en science, le chaos n’est pas équivalent au  désordre. Il s’agit de ce que l’on appelle le « chaos déterministe ». On ne peut pas prévoir un épisode chaotique, mais on peut le décrire par des lois mathématiques. Le résultat, c’est qu’en règle générale l’évolution de l’écosystème est entièrement déterministe, prévisible et modélisable, mais qu’à un moment imprévisible, sous l’effet de changements apportés aux conditions du milieu souvent sans commune mesure avec leurs effets, le système peut passer brutalement d’un état à un autre, complètement différent.

Or il se trouve que nous vivons en ce moment un épisode inédit dans l’histoire de l’écologie de notre planète, où l’on introduit en masse dans la nature des composantes nouvelles, tels les gaz à effet de serre (entre autres). Ceci va faire évoluer notre écosystème d’un état à l’autre et nous sommes incapables, du fait de la complexité de l’écosystème planétaire et des lois qui le font fonctionner, de savoir quel sera ce nouvel état. Un exemple : les fameux deux degrés à ne pas dépasser. Il est souhaitable de tout faire pour réduire les rejets de gaz à effet de serre (GES), et le GIEC a présenté cette limite de 2 degrés à ne pas dépasser parce qu’en-deçà de cette limite, le milieu reste prévisible ; au-delà, nous entrons dans l’inconnu. Malheureusement les réticences des gouvernements laissent craindre que cette limite soit dépassée. Et nous ne savons pas quels seront précisément, au-delà de cette limite, les effets réels de ce réchauffement.

Toute écologie politique devra donc prendre en compte ces différentes caractéristiques et contraintes dans ses postulats de départ et ses propositions d’action, même si ces dernières, que l’on aurait modestement à entreprendre, sont locales. Mais elle doit se fonder sur des principes « universels ». Ajoutons le premier d’entre eux : la primauté absolue à donner à l’espèce humaine. Il est en effet absurde (pour l’espèce humaine) de vouloir maintenir ou sauvegarder un écosystème planétaire dont l’homme serait exclu. Cette règle peut mener à des besoins contradictoires, et à accepter certaines destructions locales ou temporaires de l’écosystème, voire certaines évolutions dirigées et définitives, s’il y a compétition entre celui-ci et la survie de l’humanité, mais tout en sauvegardant l’avenir, ce qui exige le maintien général d’un écosystème viable pour l’homme.

C’est là la grande question : quel équilibre définir entre le besoin de sauvegarder un écosystème sans lequel l’humanité ne pourrait se développer, et celui de sauvegarder les humains qui composent cette humanité à un moment donné ?

Il n’y a donc pas de contradiction entre définir une écologie politique « universelle » et  développer des actions locales, bien au contraire : définir des actions locales sans avoir au préalable établi les lois fondamentales de cette écologie politique peut mener à toutes les aberrations.

Je propose donc la « loi fondamentale » qui devrait organiser nos actions écologiques :

L’écologie politique consiste à concevoir et mettre en œuvre tous les moyens nécessaires  pour permettre :

(1) de garantir  aux onze milliards d’humains qui occuperont la terre au moment du pic de la population mondiale la satisfaction des besoins essentiels que sont l’alimentation, l’éducation, la santé, l’information, etc.;

(2) de préserver l’avenir de l’humanité sur la planète, sans que cela se fasse au détriment des humains vivants ;

(3) de maintenir les conditions nécessaires à la protection de toute autre forme de vie, quand cela n’entre pas en conflit avec les priorités précédentes.

François VILLEMONTEIX


[1] Je joins une définition abrégée de l’auto-organisation par Wikipedia: “L’auto-organisation est un phénomène de mise en ordre croissant, et allant en sens inverse de l’augmentation de l’entropie, au prix d’une dissipation d’énergie qui servira à maintenir la structure auto-organisée. Passé un seuil critique de complexité, les systèmes peuvent changer d’état, ou passer d’une phase instable à une phase stable. Le terme « auto-organisation » fait référence à un processus dans lequel l’organisation interne d’un système, habituellement un système hors équilibre, augmente automatiquement sans être dirigée par une source extérieure. Typiquement, les systèmes auto-organisés ont des propriétés émergentes (bien que cela ne soit pas toujours le cas). »

[2] Frontier, S., Pichod-Viale, D., Leprêtre, A., Davoult, D., & Luczak, C. (2008). Ecosystèmes. Structure, fonctionnement, évolution (p. 558p). Dunod, 4ème édition, Paris.