Vous mettez le doigt là où ça fait mal ! Nous sommes bien d’accord sur le fait que l’action individuelle ou de petites communautés, pour indispensable qu’elle soit, n’a de sens que dans une globalité, comme la citation de Charbonneau que vous donnez le montre : « [l’action écologique] n’implique pas des actes individuels ou collectifs, sociaux ou politiques, locaux, nationaux, internationaux, elle les comprend tous ou n’est rien ». En revanche vous posez la question de l’efficacité de l’Etat dans ce concert d’action et sa capacité à  jouer les chefs d’orchestre, et vous la posez d’une façon à la fois convaincante et angoissante : « dans quelle mesure l’Etat peut-il se poser en organisateur indépendant du système économique », lui qui « a rendu sa propre croissance entièrement dépendante de l’innovation technique et de la croissance économique » ? Ceci sans parler d’un appareil bureaucratique qui s’est développé comme un cancer à l’intérieur de l’Etat et « ne peut alors nullement être considéré comme un appareil neutre ». Il se trouve que cette élite politique a démissionné et laissé la réalité du pouvoir au monde économique, qui n’a par nature aucun sens de l’Etat. Or celui-ci joue un rôle essentiel pour faire fonctionner ensemble tous ces niveaux d’action que vous avez décrit,  de façon efficace : sans organisateur, toutes ces initiatives individuelles ou même collectives, ces « actions de colibri », comme les nomme Pierre Rahbi, pour belles et louables qu’elles soient, ne serviront à rien.

Je voudrais apporter à votre analyse quelques éléments, peut-être un peu limités ou réducteurs, mais comme je suis loin d’être expert dans ces domaines, je ne peux que vous livrer mon expérience et mes impressions, quitte à laisser d’autres que moi, plus savants, poursuivre (voire corriger) cette analyse qui me paraît essentielle. Car si, en effet, nous sommes dans cette logique que vous décrivez, nous ne pourrons jamais élaborer de politique écologique digne de ce nom et nos sociétés sont destinées à disparaître.

J’ai le sentiment que ce que vous décrivez comme Etat n’est pas l’Etat, mais la coquille vidée de sa substance qui existe sous ce nom à l’heure actuelle. Notre Etat actuel est un Bernard-l’hermite, sa coquille reste celle que nous avons toujours connue, mais l’occupant n’a plus rien à voir avec l’originel. Il y a eu pourrissement de l’intérieur et colonisation par des personnalités qui n’ont évidemment aucun souci de l’Etat et le rongent peu à peu pour des motifs personnels ou de classe, tout en se cachant derrière un extérieur présentable. Il est symptomatique de voir tous ces occupants, qui (je me répète) n’ont aucun souci de l’Etat, se réclamer du gaullisme dès qu’il y a un interlocuteur extérieur, ou quand le peuple s’agite, alors que le gaullisme est aux antipodes de leur philosophie. Mais la coquille existe encore (on appelle ça la Constitution), il ne tient qu’à nous d’en extirper les parasites et d’y remettre un hôte légitime.

Cela fait, aura-t-il le pouvoir de décision et d’infléchissement des actions politiques du pays ? Vous en doutez, mais je le pense, et j’en donnerai deux exemples hélas  a contrario (négatifs dans leurs effets, mais qui montrent l’importance et le pouvoir d’un Etat) : Madagascar et le Venezuela. Voilà deux pays riches, cultivés, avec une longue histoire, incluant des épisodes démocratiques, qui avaient depuis longtemps dépassé le stade du « pays sous-développé » s’ils l’avaient jamais été ; mais qui ont sombré pour l’unique raison que l’Etat a été confisqué par un groupe sectaire, pour ne pas dire un gang, qui l’utilise à des fins personnelles. Ce que je veux montrer ici, c’est que les dirigeants d’un Etat ont beaucoup plus de pouvoir (bienfaisant ou malfaisant) que vous ne le dites. Car si les appareils d’Etat avaient pour seule préoccupation la croissance et le développement économique, avec le pouvoir que vous leur supposez, ils n’auraient certainement pas cautionné de telles dérives qui aboutissent à la ruine de tous, y compris de celles des classes sociales qui, comme c’est le cas chez nous, profitent d’une croissance qui va à l’encontre des aspirations des citoyens. L’Etat tel que vous le décrivez peut tolérer d’être colonisé par une classe, voire une mafia (car une mafia a une vision et une vocation collective, et sait s’adapter) ; pas d’être confisqué par un gang. L’opposition vénézuélienne est intéressante de ce point de vue : lorsqu’elle était au pouvoir, elle n’était pas très différente de la classe dirigeante que nous avons en France à l’heure actuelle : le nez sur la croissance et l’enrichissement du PIB, sur le développement économique fondé sur l’exploitation sans frein du pétrole et l’innovation technologique, sans souci de la croissance « vraie » du niveau de vie de la population, et encore moins des effets écologiques de ses actions. Ce qu’elle ne supporte pas du pouvoir actuel, c’est qu’il se soit transformé en gang, en détruisant ou laissant mourir l’outil de production du pays, pour un enrichissement strictement personnel de quelques-uns, donc en gros qu’il laisse s’effondrer la croissance.

Que l’appareil d’Etat ne soit pas neutre, c’est certain ; que l’administration bureaucratique ne soit pas spontanément « aux ordres » et développe sa propre logique, rien n’est plus évident. Mais que l’Etat n’ait pas de pouvoir, non, je ne le crois pas. Il y a eu récemment un épisode très illustratif à ce sujet : l’intervention de Greta Thunberg aux Nations-Unies. Quels que soient son profil ou ses motivations (les siennes et celles de ceux qui l’entourent), elle a su s’adresser au bon niveau : celui des chefs d’Etat. Et la réaction d’Emmanuel Macron a été très instructive. Autant il avait pu penser « jouer » avec les déclarations antérieures de cette jeune fille (à l’Assemblée, lors de visites personnelles…) pour se donner un rôle un peu paternaliste de conducteur écolo de la jeunesse, autant cette fois-ci, mis devant ses propres responsabilités, il a dû rester sur la défensive, car ce qui lui était reproché était entièrement de sa responsabilité : il ne VEUT pas avoir de politique écologique qui puisse avoir le moindre impact sur les indicateurs que sa caste considère réellement importants : la croissance, le déficit, etc. Ceux sur le niveau de vie, ou sur l’état de l’écosystème, ne l’intéressent pas. Il en parle car c’est ce qui préoccupe ses électeurs, mais sans s’en soucier une seconde. Et là, devant une tribune mondiale, il a été mis devant ses mensonges. Il n’aurait pas réagi de cette façon s’il était sans pouvoir : même si une partie des leviers de décision échappent à l’Etat français à l’heure actuelle, puisqu’ils ont été délégués à Bruxelles, d’une part rien n’empêche théoriquement de les reprendre, d’autre part il lui en reste suffisamment pour favoriser toutes ces politiques écologiques mises au point sous Sarkozy, Hollande et lui-même, et qui ne sont paralysées que par l’indifférence de l’Etat.

Reste à le restaurer, ce pouvoir. Et là, c’est vrai, on se heurte à d’autres contraintes. Est-ce infaisable ? Je ne crois pas, mais j’ai l’impression qu’il faudra une révolution pour chasser les parasites qui le dévoient.

Dans cette optique, je voudrais reprendre ma phrase « simpliste » : « Tout se joue entre la destruction de l’écosystème et celle du système ultra-libéral ». J’accepte tout-à-fait votre jugement, je m’en suis expliqué naguère. Mais je crois très profondément que nous ne pourrons avoir de politique écologique sans qu’elle soit élaborée et mise en œuvre (à tous ses niveaux, comme vous l’avez dit) par un Etat porteur d’une Ecologie politique. Un tel Etat n’existe pas pour le moment, or c’est la clé. Sans lui nous ne pourrons avancer. Et pour qu’il existe, il faudra probablement une révolution, car l’Etat actuel correspond tout-à-fait à votre description : il est tellement lié, par toutes ses fibres, à la croissance et à la logique ultra-libérale que non seulement il est incapable d’une politique écologique, mais il s’y opposera farouchement si elle lui est demandée par la population. Et son administration (du moins la haute administration) est elle aussi acquise à ces concepts de croissance économique, tels qu’ils sont décrits par André Gorz : « Le contenu de la croissance n’intéresse pas les décideurs. Ce qui les intéresse, c’est l’augmentation du PIB, c’est-à-dire l’augmentation de la quantité d’argent échangée, de la quantité de marchandises échangées et vendues au cours d’une année, quelles que soient ces marchandises ». Le blocage est complet, la césure entre les besoins d’une politique écologique et les tropismes de la classe dirigeante est telle qu’il me semble bien que seul un bouleversement brutal et fort, autrement dit : une révolution, pourra nous faire sortir de cette impasse. Aura-t-elle lieu à temps ? Je l’espère, et je le pense car l’économie mondiale de son côté s’est lancée au grand galop dans une impasse dont elle atteint maintenant le bout. La déflagration viendra probablement de là, et emportera (souhaitons-le) cette classe arc-boutée sur ses privilèges au détriment non seulement des citoyens, mais de l’écosystème tout entier. Maintenant, ça risque de coûter cher…

François GERLOTTO