Un sommet européen se réunit, une vedette de la chanson fait salle comble, une “ barre ” boursière est franchie, deux adversaires politiques se rencontrent : autant de faits d’actualité que les commentateurs présentent comme des événements “ historiques ”.

Le procédé ne fait pas illusion : il s’agit de dramatiser des moments  qui risquent d’être vite oubliés, à quelques exceptions près, car ils n’échappent pas au cours banal des choses ou à la froide logique des phénomènes. Pour retenir l’attention du public, les médias tentent de dater la rencontre diplomatique, l’exploit sportif ou le bond spéculatif, de les situer dans le temps à la manière de ceux qui tiennent la chronique de nos grands récits, marquant les époques, indiquant les continuités et les ruptures entre celles-ci.

Aujourd’hui convulsive, cette volonté d’historiciser ce qui ne l’est pas aboutit à l’inverse de l’effet recherché : l’histoire et la non-histoire sombrent dans le flux médiatique, et le discours sur la perte des repères est devenu l’un des poncifs de la fin du siècle. Comment s’y retrouver, en effet ? Alors qu’on s’ingénie à dater de faux événements, l’économie semble “ hors du temps ” et des philosophes d’occasion dissertent sur la “ fin de l’histoire ” – autre manière de théâtraliser le “ passage ” à l’économie du marché mondialisé.

Les répétitions et les obsessions du discours médiatique sont cependant significatives puisqu’elles tentent de placer ou de replacer les flux économiques et financiers dans le temps. Ceux qui annoncent la post-modernité, voire la post-humanité, continuent de se référer plus ou moins consciemment à la conception du temps qui est traditionnelle depuis Aristote : il y a du mouvement mesurable, du changement ; il y a un avant et un après[1]. Mais il s’agit là du temps pur, qui existe sans que nous sachions ce qu’il est, car le temps ne peut être pensé qu’à partir de l’être et de l’éternité[2]. Ce temps primordial, qui est une succession ininterrompue d’instants, doit être distingué de la temporalité qui est pour l’homme une manière de nier l’écoulement du temps et l’inéluctabilité de la mort en désignant un passé, un présent et un avenir que les mortels rassemblent dans une même unité temporelle.

Indiquer une origine et une destination, marquer un commencement et une fin, avoir claire conscience de vivre un “ moment présent ” qui se prolongera d’une manière ou d’une autre, tel est le propre de l’homme : toute personne est mémoire et projet, désir et liberté ; toute collectivité, toute activité humaine (l’économie parmi tant d’autres) exprime d’une manière ou d’une autre ces traits constitutifs de l’humanité, qui se conçoit plus ou plus clairement dans sa démarche historique.

1/ Le temps de la Création

Il est inutile de ruser. Juifs, chrétiens, musulmans, agnostiques ou athées, nous sommes presque tous nés dans un espace culturel précisément défini, qui continue de marquer profondément nos conceptions de la vie et de la mort, nos manières d’être et de penser. Cette civilisation est celle du monothéisme, qui caractérise nos religions, définit nos territoires, marque nos paysages, explique nos institutions politiques et nos révolutions… Un exposé rigoureusement relativiste des différentes conceptions du monde aurait l’avantage de paraître objectif. Mais l’alignement des thèmes religieux et philosophiques nous interdirait de comprendre effectivement le monde et de le transformer. Tout en conservant une pleine liberté d’appréciation quant à la vérité intrinsèque des croyances religieuses qui constituent notre civilisation, c’est de celles-ci qu’il faut partir si nous voulons saisir la relation entre l’activité économique et la temporalité.

Dès qu’il est question du temps, la référence à la Genèse s’impose puisque nous continuons de vivre selon le rythme hebdomadaire et à respecter peu ou prou le repos du septième jour à l’exemple du Créateur. Dans les trois religions monothéistes, il y a un jour sanctifié, un temps de prière, de repos, de retour réflexif sur l’œuvre accomplie. Le temps est rythmé par l’alternance des jours et des nuits, le travail humain s’accomplit selon cette distinction première, œuvre du premier jour, qui est celle de la nature pas encore habitée par l’homme. Mais le temps du septième jour ne doit rien aux cycles naturels : il résulte de la volonté de Dieu, qui manifeste sa liberté à l’égard de l’œuvre accomplie[3].

Le jour du repos et de la prière n’est pas celui du temps arrêté, ni des actions interdites. L’interruption du travail permet des actes décisifs : la prière est l’acte par lequel se renforce l’alliance entre l’homme et Dieu, qui implique le respect des commandements divins – donc des actions de justice et de charité impliquées par l’amour du prochain. Les rythmes inspirés par la tradition biblique ne sont jamais répétitifs même si le retour régulier du chabbat et du dimanche, de l’année sabbatique et des fêtes religieuses annuelles évoque une conception cyclique du temps : la Création divine n’est pas achevée, l’homme se situe dans un mouvement de création continuée, dans un processus de progrès qui laisse entière sa liberté. Mais le désir contenu dans cette liberté deviendrait frénétique s’il n’y avait pas le temps de la prière et de la réflexion, de la re-connaissance (de sa famille, de ses amis) et de l’entraide. Le temps religieux est un temps social et socialisé, et le temps socialisé de l’époque moderne a gardé la mémoire de son origine sacrée.

2 – Le temps ignoré

Observons maintenant les peuples dits “ primitifs ”, qui vivent ou ont vécu hors de la tradition biblique. Ce n’est pas par hasard que l’on évoque à leur sujet “ les temps anciens ”. Ces peuples ne connaissent pas l’unité temporelle : ils mesurent le temps selon les phénomènes naturels (levers de soleil, lunaisons) et chaque être, chaque groupe, a sa propre mesure du temps [4]. Aussi n’y a t-il pas de calendrier, mais des cycles naturels dont on perd rapidement le compte au bout de quelques douzaines de lunaisons, et qui ne sont pas précisément découpés en heures (on ne connaît que le moment de l’activité entre le lever et le coucher du soleil), en mois ou en années. Dès lors, la conception du passé est écourtée, et celle du futur limitée au retour des rituels déterminés par le mouvement des astres. La mémoire des peuples primitifs est courte et fragmentaire. Même sur un petit territoire (une île par exemple) chaque groupe peut avoir une mémoire différente, selon les événements qu’il a vécus – par exemple une période de chasse exceptionnellement fructueuse, ou l’incendie d’une maison du village.

Cette vision courte du passé est compensée par la grandeur et la puissance du mythe fondateur, et par la force des pratiques rituelles qui unifient la société primitive et qui établissent une relation intelligible entre les hommes et le cosmos. Mais il n’y a pas de rapport dynamique entre le récit fondateur et l’existence du groupe : la coutume immémoriale est posée une fois pour toutes, elle impose une stricte répétition des récits et des gestes, sans invention ni interprétation possibles. L’origine est fixée, l’ordre du monde est intangible, les événements sont inscrits dans les cycles immuables de la nature, tout est destin[5] : les sociétés dites primitives sont des sociétés sans histoire, faute de conception de la temporalité, sans progrès, faute de visée universelle, et sans Etat puisque le pouvoir régulateur et prescripteur se situe essentiellement hors de la société. Dès lors, l’activité économique est elle-même soumise aux cycles naturels (chasse, cueillette), les activités agricoles ou pastorales visent la subsistance, sont, elles aussi, marquées par la répétition, et l’activité “ financière ” est placée dans le domaine du sacré.

3 – La temporalité judéo-chrétienne

Le détour par les sociétés primitives permet de saisir la logique des religions monothéistes, qui inscrivent les civilisations qu’elles engendrent dans une nouvelle conception du temps. La temporalité est désormais pensée dans son universalité : les phénomènes cosmiques sont dominés par l’homme, instituant selon la Révélation divine un nouveau découpage du temps (celui du calendrier), qui vaut pour toute l’humanité, et qui donne sens à l’existence de tous les croyants : pour eux, le temps est celui de l’attente, de la promesse et du salut selon les perspectives propres aux religions juive, chrétienne et musulmane. Pour tous ces croyants, le passé et le présent trouvent leur signification dans l’avenir. Il y a donc une histoire, qui est celle de chaque homme et de tous les humains : histoire de la libération par la foi et par les œuvres, qui donne aux actes humains leur pleine signification, physique (travailler la nature) et métaphysique : cette histoire du salut révoque les temps cycliques, la résignation à l’éternel retour, la soumission à l’obscure fatalité, à l’implacable destin.

Les activités économiques sont évidemment inscrites dans la dynamique judéo-chrétienne. Elles y participent (“ Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ”[6] ) et trouvent leurs limites dans les prescriptions religieuses : période de jeûne, interdiction de manger du porc, ou de la viande le vendredi, fêtes religieuses qui suspendent l’activité économique. La production des biens et des services n’est pas méprisée, contrairement à ce que l’on croit, et le travail n’est pas considéré comme une malédiction, mais l’activité économique est soumise à l’exigence de justice[7],  les activités financières sont strictement réglées (interdit de l’usure dans les trois religions monothéistes) et le travail est considéré à la fois comme une sanction (susceptible d’être levée) et comme une sanctification. Dans cette économie théo-logique (celle du logos divin, prolongée par la logique de la religion), la pensée du temps est décisive : c’est parce que le temps n’appartient qu’à Dieu que l’usure est condamnée et, dans la pensée augustinienne, c’est le travail qui nous donne l’expérience d’une temporalité encore inaccomplie.

Aussi, ce n’est pas l’ascétisme protestant qui favorise le développement du capitalisme, selon la thèse illusoire de Max Weber[8], mais la levée progressive de l’interdit de l’usure. On considère désormais que le temps n’appartient plus à Dieu mais qu’il est source de profits : bien vite, dans les sociétés catholiques comme dans les protestantes, on répétera que “ le temps c’est de l’argent ” sans songer aux ruptures radicales qu’implique cette maxime.

4/ Le temps fragmenté

Adam Smith a tenté de faire la théorie des rapports entre le travail, le temps et l’argent – mais sans y parvenir car il juxtapose deux hypothèses :

– La première consiste à dire que le travail est “ la mesure réelle de la valeur échangeable de tous les biens ”[9] (telle est l’origine de la théorie de la valeur-travail chez Marx). Mais Smith reconnaît que toutes les activités ne demandent pas la même peine, ni le même temps : “ Il peut y avoir plus d’effort dans une heure de dur labeur qu’en deux heures de besogne facile, ou en une heure d’application à un métier qui prend dix ans à apprendre qu’en un mois de travail d’un métier facile et ordinaire. Mais il n’est pas facile de trouver une mesure exacte, ni de la difficulté, ni de l’adresse ”[10]. De plus, la terre (plus ou moins bonne) et le capital (plus ou moins abondant) contribuent aussi à donner aux choses leur valeur d’échange.

– La seconde hypothèse est celle d’une valeur qui résulterait du coût de production, qui consiste à additionner le salaire du travail, l’intérêt du capital ou le fermage qui permettrait de fixer le “ prix naturel ” (non le “ prix du marché ”) et qui fait passer au second plan la question du temps de travail et de sa pénibilité.

A ces hypothèses non concordantes, les premiers capitaines d’industrie ont donné une réponse pratique. Elle consistait à organiser de manière disciplinaire le temps de travail de leurs employés (journée de douze heures puis de huit heures), à les soumettre au rythme de la machine, à rationaliser des tâches strictement chronométrées. Recherche de la productivité maximale dans les pays capitalistes, stakhanovisme dans le système collectiviste : dans les deux cas, c’est l’économie des moyens (financiers, techniques) qui est visée, non l’économie de temps, ni celle de la pénibilité du travail. Au contraire, le temps de travail est “ intensifié ” et c’est tout le temps de la vie qui est soumis à l’organisation et aux rythmes de l’industrie. Au 19ème siècle, on travaille dès l’enfance, tous les jours, et sans connaître l’âge de la retraite.

Dans ces économies modernes du temps fragmenté et du travail intensif, l’idée d’une marche salutaire n’est pas perdue : les libéraux célèbrent les efforts par lesquels les hommes s’affranchiront de la peine et de la misère (c’est le thème classique et ambigu de la lutte contre la rareté) à mesure qu’ils créeront des richesses supplémentaires, et les divers socialismes appelleront les travailleurs à se libérer de toutes les formes d’exploitation et d’aliénation. Les deux utopies conservent l’idée d’une flèche du temps, la foi dans un progrès vers un monde meilleur, la promesse d’une libération.

On sait que la classe ouvrière n’a pas attendu les lendemains qui chantent pour améliorer son quotidien. “ La revendication d’une réduction de la durée du temps de travail a été une des plus anciennes et des plus passionnées des revendications ouvrières ”, écrit Robert Castel[11]. De fait, les batailles pour la reconquête d’un temps libre marquent de manière décisive notre histoire sociale : vote du repos hebdomadaire en 1906, longue campagne pour la journée de huit heures avant la première guerre mondiale, congés payés et semaine de quarante heures en juin 1936, augmentation du nombre de semaines de congés payés après la Libération….

Le capitalisme moderne a su composer avec la revendication d’un temps libéré des servitudes de la machine et avec les obligations imposées par le droit du travail, sans que l’existence même du système soient compromise. Au contraire, les économies collectivistes autoritairement planifiées ont buté sur la question de la temporalité. Toute détermination volontariste de l’ensemble de l’activité économique d’une nation ou d’un empire se heurte à une impasse logique : le temps qu’il faut pour réunir tous les éléments d’information nécessaires à l’élaboration et à l’adoption du Plan est si long que ces éléments d’information sont caducs lors que le plan est mis en œuvre. Cet obstacle indépassable, inhérent à tout système déterministe, explique en grande partie le paradoxe d’une collectivisation qui engendre nécessairement des pénuries dans l’approvisionnement (en matières premières, en pièces détachées etc.) et dans la distribution des biens. Ce qui finit par bloquer l’ensemble du système dans une économie de la rareté généralisée – que le collectivisme prétendait précisément faire disparaître selon le mot d’ordre “ A chacun selon ses besoins ”.

5/ L’uchronie du marché

Depuis 1990, il paraît évident que la chute du communisme a entraîné la victoire du marché. Cette présentation de l’histoire est platement idéologique puisque l’économie dite de marché n’est pas plus effective que le “ socialisme réel ” de l’Europe soviétisée. Mais cette victoire par défaut d’une utopie sur une autre ne signifie pas que nous vivions dans un monde virtuel. Au contraire. Parmi toutes les ruptures de la dernière décennie du siècle, celle qui porte sur la temporalité compte parmi les plus importantes. Au mythe d’un sens matérialiste de l’histoire qui devait inéluctablement conduire à la révolution rédemptrice, a succédé la fiction d’une fin non moins matérialiste de l’histoire dans les flux et les reflux du marché.

Ce renversement des perspectives concerne le capitalisme lui-même : alors que le système industriel plus ou moins dirigé par l’Etat trouvait sa justification dans la perspective d’un progrès généralisé, l’idéologie du marché repose sur les références classiques à l’équilibre spontané qui exclut la dynamique capable de créer des surplus. La concurrence n’est pas une émulation, mais une lutte acharnée pour la conquête de “ parts de marché ”. L’expression est significative : on peut se tailler une plus ou moins grosse part, au détriment des concurrents, mais la taille du gâteau reste identique.

Cette représentation statique de l’économie s’accompagne d’une doctrine de la rétention monétaire : on conserve le maximum d’argent dans les caisses en sacrifiant des investissements qui seront rentables à plus ou moins long terme. L’équilibre budgétaire est une (fausse) sagesse pour le présent, de même que la baisse des prix est un avantage dans l’immédiat – du moins pour ceux qui ont les moyens d’acheter. Au contraire, une politique d’investissements productifs, publics et privés, est un acte de confiance dans l’avenir. De même que l’inflation, quoi qu’en disent les banquiers centraux et les bénéficiaires de la rente du capital. Un taux modéré d’inflation favorise la dynamique économique et sociale, alors qu’une politique déflationniste asphyxie progressivement l’économie. Mais la déflation semble raisonnable puisque l’accumulation de réserves monétaires est censée financer des investissements qui engendreront des profits et des emplois, selon le fameux théorème de Schmidt.

Toute vision de l’avenir ne semble donc pas perdue, du moins dans une première phase car la volonté d’investir s’atténue fortement lorsque la rentabilité financière est assurée par la spéculation boursière. L’esprit d’entreprise est alors sacrifié à une multiplication d’opérations ponctuelles (cession de secteurs non rentables, fusions, placements qui varient d’un jour à l’autre) conduisant à vivre dans l’instant, au gré des pulsions du “ marché ” ou plus exactement des divers marchés. Cette succession d’instantanés rend inutile la référence au passé, et l’accumulation rapide des gains rend dérisoire le souci de l’avenir : comme au casino, le pari doit être fait en quelques secondes, et le gain ou la perte confirment ou infirment très rapidement le calcul du joueur. Jointe à la logique concurrentielle, qui est intrinsèquement meurtrière, cette soumission aux pulsions des marchés détruit l’économie ainsi que la liberté de choix et la démocratie. Puisque tout se passe dans la minute, il n’y a plus de temps pour la réflexion collective, ni pour la discussion parlementaire, ni pour la négociation syndicale. La tyrannie de ces marchés qui fonctionnent nuit et jour, en continu, tient au fait qu’on n’a plus le temps de faire autre chose que des placements d’un bout à l’autre du monde.

Cette destruction de l’économie s’accompagne d’un effondrement de la société : la recherche de la rentabilité immédiate, sous la pression des actionnaires, conduit aux suppressions massives d’emplois et la concurrence absolutisée ne porte pas seulement sur les prix mais aussi sur le temps. Alors que les grands industriels et les financiers sont maîtres de leur temps, les employés sont soumis aux contrats à durée déterminée, à la flexibilité, à l’annualisation, tandis que les chômeurs font la dure expérience de la vacuité du temps. Le temps de travail éclate : la journée se divise en séquences (tôt le matin, tard le soir pour ceux qui font le ménage dans les entreprises), le repos dominical est de plus en plus contesté, le travail de nuit des femmes est à nouveau autorisé. Quant au temps libre, il n’est plus, pour des millions de travailleurs rejetés du système productif, que celui d’un loisir forcé – tellement vide et vain que, comme dans les prisons, beaucoup décident de se tuer pour y mettre fin.

Ce qu’on appelait il y a peu le “ capitalisme sauvage ” nous fait effectivement revenir à la multiplicité des temps fragmentés des sociétés primitives, à la coexistence de mondes clos sur eux-mêmes mais qui se retrouvent pour communier avec la nature selon la course des astres – qu’il s’agisse des habituelles migrations estivales ou, au mois d’août 1999, de la grande fête de l’éclipse. L’idéologie du marché, foncièrement darwinienne, est tout à fait compatible avec le culte de la nature…

6/ Pour l’économie orientée

Les théoriciens de l’ultralibéralisme évoquent un “ marché ” impossible à localiser – malgré d’incessantes références à la réalité – et  hors du temps. Cette conception a le mérite d’être cohérente puisque la temporalité économique est toujours en relation profonde avec la temporalité politique – celle des pouvoirs étatiques qui administrent des territoires précisément délimités selon des principes juridiques qui ont valeur universelle. Dés lors que l’Etat et la nation sont révoqués, le territoire n’est plus qu’un “ espace ” et le temps n’a plus de signification.

Ce qui n’empêche pas la lutte violente des empires et des nations. Aussi faudra-t-il, contre les prétendues fatalités anti-historiques, retrouver une conception sensée de l’économie.

Contre l’impulsivité du marché, il faut défendre les droits de la raison en économie, en montrant que toute économie est par définition politique, que toute activité marchande vaut par ses avantages pratiques et par sa richesse symbolique. L’économie sensée est une économie qui n’est pas dépourvue de significations. C’est aussi une économie volontairement orientée, selon le souci de justice et dans la perspective du développement. Cette orientation rend nécessaire la volonté de l’Etat souverain appliquant son action à un territoire défini par le droit et par l’histoire, et réglant l’activité économique selon le bien commun. Cette volonté implique une claire appréhension de la temporalité par un Etat “ maître des horloges ”, selon la belle et forte expression de Philippe Delmas : “Le capital, écrit-il, pourrait effectivement être trouvé de manière entièrement privée. Mais pas le temps. Or l’un n’étant que la matérialisation de l’autre, il en résulte en pratique que le capital ne se trouve que dans la limite des horizons temporels propres des marchés financiers. Ces horizons sont proches : la plupart des acteurs privés occidentaux n’engagent pas leur bien sans de claires perspectives sur son retour. Pour devenir durablement disponible, le capital doit obéir à d’autres règles que les siennes. Tel est le sens de l’action publique. L’Etat est le garant des horloges grâce auquel la lenteur nécessaire est donnée pour la gestation du futur ”[12].

Investissements, emprunts, politique monétaire procèdent de ce réglage qui doit se faire selon une vision à long terme. La planification à la française fut à cet égard une méthode exemplaire, dont il faut retrouver la logique et l’esprit : celle de l’aventure calculée, celle de la prospective mathématisée qui n’abolit pas le hasard mais affronte les inévitables aléas que rencontrent ceux qui prennent le risque d’agir[13]. La planification souple permettait d’établir le bilan du passé (forces et faiblesses, biens acquis et transmis), de prendre la mesure d’un présent daté, de décrire l’action à venir sous le double aspect du souhaitable et du possible – ce qui permettait au pouvoir politique de prendre ses décisions selon des informations vérifiées, des mises en formes raisonnées – et en toute liberté. C’est ainsi que les nations pourront continuer à faire l’histoire.

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Communication à la session de l’I.F.C.C.E. à Angers en Janvier 1999

Article publié dans la revue Cité, n° 32   4ème trimestre 1999.

 


[1] Aristote définit le temps comme “ le nombre du mouvement selon l’antérieur-postérieur ” (Physique, IV, 11, 219 b1). Cf. le commentaire de Marcel Conche, Temps et destin, PUF, 1992, p. 34).

[2] Cf. Plotin, Ennéade III, 7 [45] et le commentaire de Agnès Pigler, Ellipses, 1999.

[3] “ Etre incapable d’arrêter son action à la fin du sixième jour – jour de la création de l’Humain – n’aurait révélé rien d’autre que l’impuissance du Créateur face à une œuvre non pas détachée mais échappée de lui, déchaînée, d’une Création devenue monstrueuse. ”  Raphaël Draï, L’Economie chabbatique, Fayard, 1998, p. 469.

[4] Cf. Michel Lalonde, “ Temps et sociétés traditionnelles ”, revue Société, n°6, Montréal, automne 1989.

[5] Marcel Conche (op.cit. p. 96-97) montre que le temps du destin est le temps de la nature : “ Il n’est pas la temporalité (ou temps de la conscience), mais plutôt ce à quoi elle s’articule pour le nier. Il est donc le temps primordial, antérieur à tout autre temps, le temps de la nature comme ne reposant sur rien d’autre, c’est-à-dire comme absolu. Le temps est l’étoffe de la nature, comme universel devenir, domaine de l’union indissociable de la naissance et de la mort. Sans cesse ce qui est cesse d’être, ce qui n’est pas vient à être. Les individus succèdent aux individus, les générations aux générations, les jours et les nuits aux jours et aux nuits, tout cela sans progrès. La nature efface ce qu’elle a fait et recommence – non pas pour faire mieux. Car les vivants ne font, de toute façon, que naître et mourir. Leur vie se passe fugitivement, et nul bientôt n’en a plus le moindre souvenir. Seul l’homme retient. Il retient parce qu’il sait qu’il passe. Il nomme le temps et ainsi le nie. ”

[6] Genèse, 1, 28.

[7] Selon la Thora, la tsedaka (la justice économique) correspond à l’essence même du juste. Cf. l’analyse de Raphaël Draï dans L’Economie chabbatique, op.cit., et ma présentation de ce livre dans Royaliste, n° 725, 22 mars-4 avril 1999.

[8] S’appuyant sur le livre de F.W. Taylor, Les principes de la direction scientifique du travail, Hervé Fradet  fait observer que l’auteur n’est pas un puritain, mais un apprenti obligé de balayer l’atelier et qui conteste radicalement l’organisation des métiers : “ Taylor, devenu contremaître dans une société d’immigrants, s’empresse d’analyser les tâches, le temps qu’elles prennent, les gestes qu’elles exigent. La rationalisation du travail est une revanche contre l’arbitraire du pouvoir issu du métier. Le système taylorien est un système où le travail ne demande plus d’apprentissage et donc plus de maître d’œuvre.

“ A l’aboutissement du processus de rationalisation du travail, nous trouvons donc une contestation de la profession et une mise en œuvre systématique du principe du moindre effort. Ce qui est exactement le contraire d’une éthique de la vocation. Le travail dans l’organisation taylorienne ne doit pas être fait comme un devoir qui intéresse tout l’homme que je suis, mais comme un simple moyen de gagner sa vie dans une société de consommation ”. Hervé Fradet, Le Travail, Quintette, 1990, p. 47.

[9] Adam Smith, La Richesse des Nations, Tome I, Livre 1, chapitre IV.

[10] Adam Smith, op. cit. Tome I, livre 1, chapitre VI

[11] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Une chronique du salariat, Fayard, 1995, p. 341.

[12] Philippe Delmas, Le Maître des horloges, Odile Jacob, 1991, p.82-83.

[13] Pierre Massé, Le Plan ou l’anti-hasard, Idées Nrf, 1965, page 8  : “ Le plan de la Nation, pas plus qu’une autre formule, ne peut abolir le hasard. Aussi son élaboration doit-elle être précédée d’une recherche prospective où le regard sur l’avenir est le premier temps de l’action. De même sa mise en œuvre doit-elle répondre à l’événement sans dogmatisme par des actions combinées sur les structures, la conjoncture et les revenus. C’est seulement dans des cas simples – un centre de décision unique, une incertitude réductible à la probabilité – que le rétrécissement de la perspective permet un gain décisif de précision et d’efficience. ”