Vidal Nahum naquit à Salonique en 1894, et mourut à la Turbie en 1984. Voici l’histoire, discrètement exemplaire, de sa vie et de sa famille.

Vidal Nahum ne fut ni un héros, ni un capitaine d’industrie. Juif sépharade, il ne se distingua pas par sa piété. Pendant la guerre, ce Salonicien naturalisé français échappa aux camps d’extermination. Décoré de l’ordre du Mérite, il mourut à l’âge de quatre-vingt-onze ans.

Puisque cette vie fut apparemment banale, qu’est-ce qui nous retient et nous touche dans le livre que lui a consacré son fils, le sociologue Edgar Morin ? D’abord la ville où il naquit : Salonique la turque, où se réfugièrent les Juifs chassés d’Espagne et qui devint leur cité, brillante et colorée. Sous la tutelle bienveillante de l’empire ottoman, on prie dans les synagogues, les mosquées et les églises orthodoxes, on parle le judéo-espagnol, le turc, le grec, le bulgare et le français, on commerce avec le monde méditerranéen et balkanique, on accueille les idées venues de l’ouest européen.

Cette brève évocation ne peut donner une idée précise de la complexité salonicienne, qu’Edgar Morin nous fait découvrir et aimer. Ainsi, la famille de Nahum, originaire d’Aragon, a fait étape en Sicile et appartient de ce fait au groupe des Livournais. Ce qui permettra aux Nahum d’obtenir la nationalité italienne, source d’importants privilèges sous les Ottomans, mais vaudra à Vidal un embarquement forcé vers la France, pendant la Première Guerre mondiale, aux fins d’enrôlement. Là encore, l’histoire est complexe puisque Vidal échappe aux champs de bataille en se faisant déclarer « salonicien », puis « Israélite du Levant », avant de se faire naturaliser français en 1931.

Ainsi retracée, la vie de Vidal a de quoi faire frémir les fanatiques de l’enracinement. Bien à tort. Les multiples appartenances ne détruisent pas l’identité, l’attachement à la patrie salonicienne et l’indifférence au nationalisme moderne n’empêchent pas l’intégration dans la société française, non par nécessité mais par amour vrai pour notre pays. C’est en ce sens que Vidal Nahum est exemplaire, douloureusement. Lorsque Vidal est mort, c’est un peu de la vieille Europe qui a disparu, dont son fils veut sauver la mémoire tout en sachant qu’elle ne sera jamais plus comme avant. La politique d’extermination, qui a presque entièrement détruit la Salonique sépharade, a brisé en Europe un lien qui lui était essentiel. Ce livre d’amour filial nous en fait ressentir le manque.

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(1) Edgar Morin, Vidal et les siens, Le Seuil, 1989.

Article publié dans le numéro 518 de « Royaliste » – 28 juin 1989