Par millions, les citoyens qui ont défilé de mercredi à dimanche dans tout le pays ont réaffirmé devant le monde entier une vieille et solide vérité : la France vit. Elle vit par son peuple, qui proclame à l’heure des périls son patriotisme et sa fidélité aux principes communs : Liberté, Egalité, Fraternité.

Il faut, hélas, que le sang soit versé pour que tout ce qui nous paraissait douteux, compliqué ou moribond devienne très simple. La France n’est pas sortie de l’Histoire. La République n’est pas morte. Nos valeurs sont toujours connues, comprises et partagées. La nation française, millénaire, le peuple français, souverain, ne sont pas en train de se suicider ou en voie de soumission à un parti islamiste.

Notre mobilisation patriotique met en échec l’entreprise terroriste. Il fallait le courage des policiers, des gendarmes et de simples citoyens pour neutraliser les tueurs. Et il fallait que nous descendions dans la rue pour obtenir la victoire politique : comme l’explique Gilles Kepel, les stratèges de Daech inspirent des attentats qui visent des écrivains et des journalistes, des citoyens juifs, des policiers et des militaires musulmans coupables selon eux d’apostasie, ceci afin de disloquer la société. Le peuple français leur a répondu que la Liberté impliquait la liberté d’expression, que l’Egalité transcendait les appartenances, que la peur se dominait par la Fraternité – et que tous ces principes se vivaient dans l’unité nationale. Régis Debray l’a dit : « la pulsion de mort des uns réveille la pulsion de vie des autres. »

Mais Régis sera sans doute d’accord avec ma mise en garde. La pulsion de vie conduit à marcher au coude-à-coude dans les rues en chantant la Marseillaise. Elle conduit aussi à formuler brutalement des constats et des exigences. Voici les miens :

L’unité nationale se réalise d’ordinaire grâce à l’autorité politique légitime et tend à la renforcer. Les 8 et 9 janvier, les déclarations confuses ou contradictoires de ministres et de dirigeants socialistes ont créé un malaise d’autant plus vif que François Hollande n’a pas su faire comprendre le sens de la présence à Paris de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement. Les électeurs du Front national se sont sentis exclus et des citoyens de toutes opinions ne sont pas descendus dans la rue par crainte de manipulation et de récupération politiciennes ou pour ne pas « suivre » telle personnalité étrangère. Quand les détenteurs du pouvoir politique entravent l’unité nationale et la fraternité qu’ils réclament, il y a crise de légitimité.

La mobilisation populaire n’est pas une preuve de confiance donnée au président de la République, au gouvernement et aux chefs de partis. Ils n’ont pas à nous remercier d’être venus si nombreux : ce sont eux qui doivent être à la hauteur de l’événement historique et qui ont à répondre aux attentes, immenses, du peuple français. Ils ne nous rassureront pas avec une surveillance policière renforcée, un « patriot act à la française » et des discours sur la « guerre contre le terrorisme ». Le Front national est lui aussi engagé par son appel à l’unité nationale qui exclut la fabrication de clivages ethniques.

La France est confrontée à une guerre globale qui se joue sur de multiples théâtres : territoire national, Caucase, Proche-Orient, Afrique, Asie centrale… Les offensives sont menées par des troupes irrégulières, par des organisations politiques, par des terroristes, sur Internet et par le biais des grands médias, ce qui implique des répliques cohérentes et diversifiées : l’armée française est engagée au Mali et en Irak, la Police nationale, les services de renseignements luttent contre le terrorisme et un combat politique doit être mené chaque jour. Il faut donc renforcer nos moyens militaires et policiers au lieu de les affaiblir, concevoir une réplique globale et un nouveau système d’alliances internationales, proposer aux Français un projet collectif au lieu de fixer un objectif, inatteignable, de réduction des déficits assorti des habituelles niaiseries européistes.

Nous voudrions retrouver l’espoir. Hélas, nous ne sommes pas les seuls à être revenus des défilés, dimanche soir, en craignant que les détenteurs du pouvoir, faute de savoir ce qu’est l’Etat, ne soient pas capables de comprendre l’attente du peuple français et de répondre, devant lui, de la France.

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Editorial du numéro 1070 de « Royaliste » – 2015