Après les violents incidents qui avaient marqué en 2016 l’installation provisoire d’un centre d’hébergement d’urgence pour personnes sans abri en bordure du bois de Boulogne, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sont allés enquêter sur l’enclave privilégiée qu’on appelle « le Bois ».

Croqués par Etienne Lécroart, Monique et Michel marchent d’un pas qui semble allègre dans une allée du Parc du Pré Catelan. Les deux sociologues viennent de la Fondation Louis Vuitton et se dirigent vers le Restaurant du Pré Catelan. Dans un coin du dessin qui figure le Bois de Boulogne, un bourgeois observe les promeneurs à la jumelle :

- Oh ! un couple de Pinçon-Charlot !  s’écrie le bonhomme.

- Oiseaux de mauvais augure ! grince sa bourgeoise.

C’est vrai qu’ils dérangent, « les Pinçon ». Spécialistes des beaux quartiers et de la haute bourgeoisie, ils donnent à voir ce qui se cache d’ordinaire derrière les lourdes portes et les grilles soigneusement fermées : l’argent, les mœurs, les manières de penser des gens de la haute classe qui sont nombreux à fréquenter le Bois, soit qu’ils habitent sur sa bordure, soit qu’ils viennent s’y divertir. C’est un événement aujourd’hui oublié qui a incité les Pinçon à retourner sur ce terrain sociologique : la réunion organisée par la mairie de Paris à Paris-Dauphine au sujet de l’installation, en bordure du Bois, d’un centre d’hébergement d’urgence de deux cents places.

Le 14 mars 2016, cette réunion se tient dans un climat de violence qui étonne puisque la foule qui s’y presse est celle des beaux quartiers, férue de mondanités dans des ambiances feutrées. Dans l’amphithéâtre de Dauphine, c’est la violence de classe qui explose : préfet et secrétaire général de la préfecture de Paris, Sophie Brocas est traitée de « salope » et doit affronter pendant son allocution les hurlements et les insultes qui continuent de pleuvoir lorsque l’architecte du projet et le président de Paris-Dauphine tentent de parler – ce dernier, traité de « fils de pute », décidant de faire évacuer la salle au bout de vingt minutes.

L’enquête effectuée dans le Bois et alentour est publiée sous la forme d’un livre (1) illustré des bandes dessinées doucement ironiques et délicatement cruelles d’Etienne Lécroart. Ce qu’on découvre dans ce magnifique espace boisé intéressera tous les parisiens et tous les Français qui connaissent généralement le Bois de Boulogne par les nombreux reportages sur la prostitution qui s’y pratique. Cette mauvaise réputation chasse la bonne, la très bonne réputation du Bois dans la haute bourgeoisie. La majeure partie de ce morceau du 16ème arrondissement constitue une zone d’habitations et d’établissements de luxe, en bordure ou au sein d’un espace hautement privilégié qui est une zone de non-droit, antinomique de celles qui se sont constituées dans les banlieues déshéritées.

Il va sans dire que les gens riches ont le droit d’acheter dans des quartiers agréables de beaux appartements – par exemple Vincent Bolloré, Carla Bruni-Sarkozy et son mari, Xavier Niel et Laurent Dassault qui ont choisi la très chic Villa Montmorency. Il est normal qu’une classe sociale cultive des formes particulières de sociabilité – un entre-soi – et fréquente les mêmes restaurants, les mêmes clubs, les mêmes centres sportifs. Dès lors que les membres de cette classe paient régulièrement leurs impôts, le pouvoir politique n’a pas à s’en occuper. Le problème, c’est que la haute bourgeoisie a fortement tendance à transformer ses intérêts et plaisirs privés en intérêt général, par la légalisation de ses privilèges et par la défense de « son » territoire comme s’il était sa propriété.

Cette volonté d’appropriation est manifeste dans le 16ème : en février 2016, l’arrondissement ne comptait que 18 places d’hébergement d’urgence, alors qu’il y en avait 1228 dans le 13ème ! Face aux très modestes mesures de rééquilibrage voulues par la Mairie de Paris, la haute bourgeoisie a montré qu’elle était une classe mobilisée autour de ses candidats – Nicolas Sarkozy puis François Fillon – et de son maire Claude Goasgen, seule personnalité acclamée lors de la réunion de mars 2016. Cette mobilisation est ancienne. Depuis le milieu du XIXème siècle, la haute bourgeoisie est parvenue à s’approprier des fractions importantes du domaine commun – Cercle des Patineurs, Polo de Paris, Cercle du Bois de Boulogne jusqu’en 2006 – et milite pour la défense de ses privilèges au sein d’associations spécifiques. Récemment, Bernard Arnault a fait main basse sur les 23 hectares du Jardin d’Acclimatation et son groupe LVMH a pu édifier le bâtiment qui abrite la Fondation Louis Vuitton grâce à une discrète manœuvre parlementaire. Au bois de Boulogne, l’inconstructible devient constructible mais la loi SRU sur le taux de logements sociaux dans les quartiers n’est pas respectée dans le 16ème arrondissement : 3,7% en 2014 au lieu des 20% prévus par la loi. Nous sommes bien dans une zone de non-droit peuplée de tribus en dissidence sociale et qui très souvent vénèrent les dieux de l’optimisation fiscale.

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(1)    Panique dans le 16ème ! Une enquête sociologique et dessinée de Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon & Etienne Lécroart, Editions La ville brûle, 2017. 16 €.