Pascal Ory a eu une bonne idée : faire, presque immédiatement, une histoire culturelle de la France entre mai 1968 et mai 1981. A le lire, on s’apercevra, si on ne le sait déjà, que l’air du temps n’a plus la même saveur …

Mais l’historien n’est-il pas présomptueux de vouloir faire, presque le nez sur l’événement, une histoire, culturelle qui plus est ? Le propos de Pascal Ory n’est pas de discerner ce qui demeurera dans les siècles à venir, mais ce qui a compté à un moment donné, marqué l’esprit d’une époque et rythmé notre vie : des livres, des chansons, des films, la bande dessinée, Beaubourg, de Funès, Paul Bocuse, Mgr Lefèbvre, Bernard-Henri Lévy… Quelques mots, quelques noms, encore présents ou très proches, mais parfois presque effacés de notre mémoire… Mai 1968 s’éloigne – quinze ans déjà – et il est manifeste que nous sommes entrés dans une autre époque et que notre sensibilité même est différente. Pascal Ory le dit bien, lorsqu’il rappelle qu’en 1968 on allait voir la pièce « Paradise Now » et qu’en 1979 c’est le film « Apocalypse Now » qui obtint un succès considérable. La crise a marqué les esprits, le mythe de la croissance s’est effondré, mais aussi l’espoir de ceux qui ont rêvé en mai 1968 et quelques années après : l’An 01 n’est pas pour demain !

Histoire d’une décadence, alors ? Il faut y regarder de plus près et les chiffres cités par l’auteur montrent que la télévision n’a pas tué les activités culturelles. Citons dans le désordre : 30 conservatoires municipaux en 1970, 300 en 1979 ; 4.000 pianos vendus en 1966, 28.000 en 1979 , 6 700 000 entrées dans les musées nationaux en 1970, 10 500 000 en 1978 ; et les Français lisent plus, s’ils vont moins au cinéma.

Histoire d’une stabilité, donc ? Pas du tout. Les idées changent, les institutions traditionnelles et les mœurs plus encore : faillite du marxisme, naissance de la «nouvelle droite», crise du catholicisme, déclin des espérances révolutionnaires, influence des mouvements de libération (du féminisme notamment), désir de réenracinement culturel affirmé par le succès des thèses régionalistes.

Histoire confuse, paradoxale ? Sans doute. Mais il est possible, Pascal Ory le montre, de dégager une impression d’ensemble : entre 1968 et 1981, la culture prend manifestement le pas sur l’économie, l’optimisme technocratique et l’idéalisme soixante-huitard s’effacent devant un pessimisme généralisé.

La fin de la croissance et des révoltes qu’elle avait suscitées n’annonce-t-elle pas la fin d’un monde, et l’entrée dans une ère de nihilisme ? La réponse doit être nuancée, tant les évolutions sont ambiguës. « Il n’est pas niable, écrit Pascal Ory, qu’ici c’est un pan considérable de ce qui constituait le bagage intellectuel des anciennes élites occidentales qui achève de s’effondrer sous nos yeux ». Pourtant, il y a un mouvement de retour vers la « culture générale » et, malgré la télévision, l’écrit conserve son pouvoir et son prestige. De même, le mouvement de mondialisation, dont Giscard d’Estaing fut l’apôtre, s’accompagne d’un désir de réenracinement, d’une quête de l’identité menacée (ou perdue ?) qui est une des causes profondes de la victoire de F. Mitterrand en 1981 – alors que l’actuel Président apparaissait en 1974 comme « l’homme du passé ». Faut-il, de ce fait, évoquer la résurgence du pétainisme ? Bien au contraire : la trilogie Travail-Famille-Patrie a été remplacée par « Loisir-Personne-Univers » …

Nous en sommes là. Rien ne dit quel sera l’avenir et s’il y en aura un qui vaudra la peine d’être conté. Nous sommes entre Poîlane (le pain cuit à l’ancienne) et Mac Donald, nous aimons la Mère Denis et les machines à laver, nous regardons « Play boy » mais nous apprécions Jean-Paul II. Spectateurs nostalgiques d’un monde qui nous échappe, pétris de contradictions, nous ne sommes sûrs que d’une seule chose : l’avenir n’aura pas la douceur qu’on lui prêtait autrefois.

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Pascal Ory, L’Entre-Deux-Mai, Le Seuil.

Article publié dans le numéro 384 de « Royaliste – 9 juin 1983