Avec sa « Révolution française » (écrite en collaboration avec Denis Richet) et son « Penser la Révolution française », dont les thèmes sont familiers à nos lecteurs, François Furet est apparu comme le meilleur historien contemporain de la période révolutionnaire. Poursuivant ses recherches, il vient de publier et de commenter deux recueils de textes qui concernent les interprétations de la Révolution française au 19ème siècle et les débats qu’elles ont suscités : « Marx et la Révolution française » chez Flammarion et « La gauche et la Révolution au milieu du 19ème siècle » chez Hachette.

Royaliste : Dans votre livre sur la gauche et la Révolution au 19ème siècle, vous dites que la Révolution française a bien sûr opposé la gauche et la droite, mais aussi divisé la gauche elle-même…

François Furet : Il est vrai que les Français, au 19ème siècle, se partagent entre défenseurs de l’Ancien Régime et admirateurs de la Révolution. Mais la situation est en réalité beaucoup plus compliquée parce que la tradition démocratique française, telle qu’elle se manifeste de 1789 à 1815, est à la fois libérale et illibérale : elle comporte la monarchie constitutionnelle et la dictature robespierriste, la république parlementaire sous le Directoire et l’Empire napoléonien. Grosso modo, la Révolution française se caractérise par la tentative de fonder la société sur un autre droit que l’ordre naturel ou le droit divin : sur les Droits de l’Homme, sur l’Egalité. Mais cette tentative, loin d’aboutir à un ordre durable et stable, se traduit par une succession presque chaotique de régimes qui ont tous, au 19ème siècle, une descendance : nous retrouvons des bonapartistes, des robespierristes, des monarchistes constitutionnels, des républicains avancés ou conservateurs, etc. Si bien que, en elle-même, la Révolution est un héritage conflictuel, puisque toutes ses phases ne sont pas compatibles entre elles, cet héritage est impossible à penser en termes œcuméniques.

Royaliste : Vous placez Edgard Quinet au centre de votre livre. Qui est-il, que dit-il ?

F. Furet : Quinet est un auteur qui a tout pour intriguer. C’est un intellectuel républicain, qui a d’abord été libéral mais qui a rompu avec l’orléanisme parce qu’il a perçu dans ce courant une tentative pour asseoir la liberté moderne sur les intérêts matériels et sur la dépolitisation des masses populaires. La liberté, pour lui, c’est la participation à la vie de la cité. Quinet est d’autre part antisocialiste parce qu’il pense que le socialisme est la négation de la liberté individuelle, mais il s’oppose également au parti de l’ordre et au Prince-Président et fait partie des exilés du 2 décembre. C’est en exil qu’il écrit son histoire de la Révolution française, publiée en 1865. Sa thèse est catégoriquement antirobespierriste : pour lui, loin de faire partie de la Révolution, le robespierrisme marque la résurrection de la tradition absolutiste, la restauration du monde politique d’avant 1789. Cette analyse ne pouvait manquer de semer le trouble dans le parti républicain et de provoquer une très vive polémique. Il y a donc bien, au 19ème siècle, débat entre la gauche et la gauche.

Royaliste : Outre cette polémique entre Quinet et les jacobins, vous étudiez les relations entre Quinet et Tocqueville…

F. Furet : Ils sont tout à fait comparables et très différents. Tous deux sortent de la même expérience historique – celle de la llème République qui est vécue comme une réédition de la Révolution française. Les grands intellectuels de l’époque ont en effet eu l’impression qu’ils revivaient le cycle révolutionnaire à travers une phase unanimiste (février 1848), une autre néojacobine (les journées de juin), puis une phase néo-conservatrice avec un Bonaparte pour terminer. Mais Napoléon 1er a du génie, alors que Napoléon III n’est rien. D’où un sentiment d’humiliation, à l’idée qu’une des plus grandes nations d’Europe est tombée entre les mains d’un individu louche, parvenu au pouvoir sans qu’aucune circonstance permette d’expliquer sa victoire. Alors que le premier Bonaparte est considéré comme le produit de la politique extérieure de la République, le second est le pur produit de la situation intérieure. La llème République interpelle donc les hommes du temps de façon particulièrement douloureuse : devant Napoléon le Petit, il faut tenter de comprendre le déterminisme interne qui fait des Français un peuple soumis à la fois à la Révolution et au despotisme de l’Etat central. Tocqueville et Quinet traitent la même question, qu’ils posent de façon très explicite : quel est le lien secret qui unit dans l’histoire de France le phénomène révolutionnaire et le despotisme bonapartiste ?

Tel est le thème de Quinet dans « La Révolution française » et de Tocqueville dans « L’Ancien Régime et la Révolution ». Le premier a lu le second la plume à la main. Dans les deux ouvrages, l’accusé principal est la monarchie absolue, qui a atomisé la société et rendu les Français peu propres à la liberté. Pour Quinet, Robespierre et Bonaparte se situent dans cette filiation. Pour Tocqueville, la domination de l’Etat administratif sur la société a créé les conditions de la Révolution. La différence entre les deux analyses tient au fait que, chez Tocqueville, la monarchie absolue n’est qu’une phase de la monarchie française, qui succède à une époque aristocratique porteuse de liberté, alors que, chez Quinet, toute la monarchie est absolutiste. En outre, ce dernier voit dans la liquidation du protestantisme la nature propre de la monarchie puisque l’individualisme protestant est, selon lui, le précurseur de l’esprit de 1789. En somme, Quinet a une vision pessimiste de l’histoire de France, traversée d’explosions de liberté mais formée par la tradition despotique de la monarchie et de l’église catholique qui a trahi un esprit de liberté d’inspiration essentiellement chrétienne. Pour Tocqueville, lui aussi pessimiste, le rapport entre la société et l’Etat est de nature sociologique – donc beaucoup moins déterminé philosophiquement que chez Quinet.

Royaliste : En même temps que ce livre sur la gauche et la Révolution vous publiez un « Marx et la Révolution française » qui n’est pas sans lien avec le premier puisque Marx a lu les auteurs libéraux. Qu’en a-t-il retenu ?

F. Furet : J’avais envie d’écrire sur Marx depuis longtemps, car il me semble qu’il y a une sorte d’abus de son nom : les histoires marxistes de la Révolution française n’ont pas été écrites par lui, et me paraissent sensiblement différentes des textes qu’il nous a laissés. J’ai donc tenté une synthèse de ce qui pouvait être dit de Marx.

L’essentiel à mes yeux, c’est que Marx a un type de conceptualisation de l’histoire qui le met toujours en porte-à-faux devant un phénomène comme la Révolution française. Marx partage avec les philosophes et les historiens libéraux dans lesquels il a appris l’histoire de France (Constant, Guizot, Thierry, Thiers, etc.) l’idée centrale que la Révolution manifeste l’émergence de la société bourgeoise. Tel est, pour lui comme pour eux, le sens profond de 1789. Aussi Marx se trouve-t-il devant le même problème que Guizot : si la Révolution est l’émergence de la société bourgeoise, elle manifeste l’émergence de quelque chose qui s’est produit avant elle. Comme dit Guizot, la Révolution est une déclaration de ce qui s’est passé. L’ennui de cette interprétation, c’est que la Révolution commence en 1789 ! Si l’on retient l’hypothèse d’une société bourgeoise née le 4 août, dans le cadre de la monarchie constitutionnelle, il est très difficile de comprendre ce qui suit, c’est-à-dire le développement de formes politiques complexes qui constituent l’inventaire des deux siècles à venir. Marx voit très bien cette première difficulté. La seconde, c’est que la société bourgeoise s’affirme partout en Europe sans prendre les formes politiques extraordinaires dont la France fait l’expérience. Autrement dit, c’est ce qui se passe au niveau de l’Etat qu’il importe d’expliquer. Le jeune Marx le sait fort bien puisqu’il voit dans la Révolution française la genèse de l’Etat moderne. Mais, toute sa vie, il ne peut aller plus loin dans son explication de la Révolution française parce qu’il n’a pas de théorie de l’autonomie du politique. Si on « accroche » le politique au social comme le font les libéraux et Marx, si on en fait un produit de la société, il faut encore comprendre comment cette société bourgeoise, identique à elle-même, engendre autant d’Etats différents ; comme cette société bourgeoise fabrique à un certain moment, avec Robespierre et Napoléon, des Etats non-bourgeois.

La grandeur de Marx, c’est de comprendre que tel est bien le problème de la Révolution française. Il ne cessera, dans tous ses travaux sur la France, d’essayer de le traiter c’est-à-dire de résoudre l’aporie d’une pluralité de formes politiques par rapport à une même société. Il ira même très loin puisque, dans ses livres sur 1848 et sur Napoléon III, il montrera que l’Etat échappe à la société. Mais, dès lors, comment envisager, dans la théorie de Marx, cet Etat produit par la société bourgeoise pour la servir et cependant complètement indépendant de celle-ci ? Ayant analysé cette contradiction, je suis amené à conclure que, pour Marx, l’histoire idéale est celle de l’Angleterre. A partir de la fin du 17ème siècle, l’Etat anglais est stable, aux mains d’une oligarchie de marchands et de propriétaires fonciers, et paraît donc plus facile à analyser en termes de réalisation d’intérêts sociaux. Ainsi, l’histoire anglaise présente l’avantage d’une sorte de transparence de l’Etat par rapport à la société. Marx est donc à l’aise en Angleterre pour étudier l’économie et son plus grand livre, « Le Capital », se fonde essentiellement sur l’histoire anglaise. Mais il faut remarquer que, chaque fois que Marx s’intéresse au politique, c’est sur l’histoire de France qu’il écrit.

Marx vit donc sur deux registres. Quand il essaie de déchiffrer les secrets du social, c’est l’Angleterre qu’il étudie. Quand il regarde vers l’Etat, il analyse l’histoire de France. Mais il n’a jamais pu écrire sur la France un livre aussi puissant et aussi systématique que « Le Capital » parce que son système marche pour l’Angleterre, et pas pour la France. Il y a, pour Marx, une énigme française qui tient à la précocité du culturel et du politique sur l’économique. La France fait la Révolution française dans une économie largement précapitaliste, alors que l’Angleterre ne fait pas de révolution démocratique dans une économie capitaliste.

Royaliste : Concluant un de vos livres, vous dites votre nostalgie de la qualité du débat sur la Révolution au 19ème siècle…

F. Furet : En effet. Par rapport à la qualité philosophique, conceptuelle, des débats sur la Révolution au 19ème siècle, notre siècle est pauvre. C’est que l’œcuménisme républicain (« La Révolution est un bloc ») d’il y a cent ans a prétendu rendre inutile le débat de fond. Par exemple, au début du 20ème siècle, on ne discute plus de la nature du jacobinisme ou des rapports entre le christianisme et la démocratie, mais sur Robespierre et Danton. A cette époque, celle d’Aulard et de Mathiez, l’érudition progresse mais l’histoire de la Révolution perd en richesse parce qu’on suppose pouvoir la lire de façon homogène et claire. Le schéma est celui d’une poussée de la démocratie de 1789 à 1793, qui trouverait bizarrement son point d’aboutissement avec la dictature robespierriste, puis un recul bourgeois se terminant avec Bonaparte. Ce schéma très pauvre a dominé pendant plus d’un demi- siècle.

Aujourd’hui, on redécouvre les questions fondamentales posées au 19ème siècle et le débat s’en trouve renouvelé. D’autre part, l’analyse est devenue plus sereine puisqu’il n’y a plus de débat entre partisans et adversaires de la Révolution. Sa grandeur et ses aspects terribles peuvent donc faire l’objet d’un inventaire critique sans s’inscrire dans un débat politique. Personne ne met plus en cause 1789, et ce n’est pas à vous que je l’expliquerai puisque votre tentative est de réconcilier le royalisme et la liberté. Reste une crispation communiste sur l’héritage jacobin, mais elle disparaît progressivement faute de combattants. Les conditions sont donc réunies pour traiter de façon ouverte, réellement historique, l’héritage français de la fin du 18ème siècle.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 444 de « Royaliste » – 26 février 1986

Ouvrages de François Furet : — « La gauche et la Révolution au milieu du 19ème siècle ». Ed. Hachette. — « Marx et la Révolution française », Ed. Flammarion. — « L’Atelier de l’Histoire », Ed. Flammarion.