« Royaliste » a l’honneur d’accueillir dans ce numéro, M. François Perroux. Professeur au Collège de France, fondateur et président de l’Institut de Sciences Mathématiques et Economiques Appliquées (ISMEA), François Perroux est à juste titre considéré, en France et à l’étranger, comme un des principaux théoriciens de l’économie. Son œuvre, considérable, aboutit à une théorie économique générale, qui prend ses distances à l’égard des doctrines classiques (ou « libérales ») et marxistes. Bien que son dernier livre soit consacré au développement, nous avons choisi de poser au Professeur Perroux des questions théoriques, qui inspirent d’ailleurs sa « Philosophie du nouveau développement ». Les lecteurs de « Royaliste » apprécieront cet effort de renouvellement de la pensée économique et l’humilité scientifique d’intention, qui n’assigne pas à sa spécialité une place souveraine.

 

Royaliste : La science économique et ses principales théories sont-elles en mesure d’éclairer la crise que nous subissons ?

F. Perroux : N’employons pas sans réserve cette locution : la science économique. Nos connaissances, en ce domaine, en leur état actuel, n’ont qu’une axiomatisation faible ; les régularités sont loin d’être toujours correctement quantifiées ; la vérification empirique est incertaine ; aussi, ai-je toujours préféré dire l’économie d’intention scientifique. La théorie dominante est dite néo-classique. Elle isole les prix, les quantités et leurs ajustements. Elle postule une interdépendance universelle des variables économiques. Elle traduit l’équilibre général dans une mécanique démarquée de Lagrange (1758). Le principal de la présentation originaire est dû à Léon Walras dont on oublie trop volontiers les études sociales. Une mathématique différentielle exprime l’état de repos caractérisé par l’existence d’un équilibre, sa stabilité et son optimalité. Les conditions sous lesquelles cette construction est obtenue détruisent la réalité qu’elles prétendent simplifier. Chaque unité est semblable à la voisine ; toutes sont des sosies. Aucune ne possède le moindre pouvoir à l’égard des autres et du système des prix auquel elles sont toutes assujetties. C’est décrire l’arrêt dans un déplacement de biens, de services, d’objets soumis à l’influence de forces analogues à celles de la nature : les forces du système des prix. Or, il est clair qu’en réalité, chaque agent, chaque acteur économique, est plus ou moins capable de modifier son environnement. Parmi les individus et les unités, les uns ont la capacité de faire, dans une certaine mesure, les prix ; d’autres les reçoivent. Ce schéma de l’équilibre d’interdépendance générale a été écrit en des formes mathématiques successives. On n’y a que très peu ajouté. Faisons une exception : K.J. Arrow a construit un équilibre qui comporte deux grandes zones, l’une en concurrence et l’autre en monopoles.

Avant et depuis ces abstractions contraignantes au point de perdre tout contact avec le réel, se sont développées les thèses de K. Marx, et de ses exégètes. Chez Marx, on trouve deux apports. D’une part, la description génétique et historique du capitalisme pénétrée par l’hypothèse de la libération des prolétaires, des travailleurs salariés dépendants. Cette partie historique est précisément celle qu’a répudiée une fraction des interprètes les plus récents, s’attachant à une pure logique du système. D’autre part, on rencontre dans Marx une sorte de petite mécanique qui met en relation le capital circulant, la masse des salaires, le capital fixe et le capital total. Les proportions entre ces variables sont censées engendrer de la plus-value. Celle-ci serait soumise à une concurrence qui entraîne l’égalisation du taux des profits et le déclin, au cours du temps, du taux des profits.

Les études empiriques ne vérifient aucune de ces prétendues lois. On le conçoit, dans un système tout pénétré par l’innovation, il n’y a pas de raison que le taux de profit décline en longue période. Dans un système d’ailleurs composé de secteurs hétérogènes s’il y a tendance à l’égalisation des taux de profit, cette égalisation n’a pas de chance de s’opérer effectivement. Les études monographiques, économétriques et historiques, jusqu’ici, donnent tort à Marx ; quant à l’aspiration à libérer le prolétariat, elle est le fait de tout observateur désireux de donner à une société sa pleine efficacité économique et sociale.

Royaliste : Devant ces échecs, quelle théorie est-il possible d’envisager ?

F. Perroux : Il est possible, et je m’y suis employé, de décrire et de formaliser une conception générale de l’ensemble économique qui se fonde sur l’argent, l’acteur, l’actor, capable de modifier son environnement composé de choses et d’autres agents. Les équilibrages se font par actions et réactions, par activités et contre-activités. Il en résulte des équilibrations et lorsque l’énergie de changement dans le système devient sensiblement égale à zéro, on peut dire qu’on se trouve en face d’un analogue de « l’équilibre ». Mais cette situation n’assure pas la satisfaction égale de tout le monde. Généralement, les puissants et les riches ont un rôle prépondérant dans la suspension temporaire du mouvement. Cet état éminemment transitoire, d’autre part, n’est jamais parfaitement stable. J’ai commencé, suivant l’exemple de K.J. Arrow précisément, à amorcer une formalisation de cet « équilibre » englobant, à partir des données élémentaires de la topologie qui décrit des ensembles déformables, compressibles, extensibles, avec persistance de certains caractères dans le changement. Le temps dans lequel on pense l’ensemble du système est le temps irréversible qui a un présent et un passé et qui, pour les agents, comporte mémoire et projet. La thermodynamique de l’Ecole de Bruxelles (llya Prigogine) est une source d’inspiration. Elle fait comprendre les structures constructives – dissipatives – celles qui, à partir du système ouvert perturbé ne donnent pas nécessairement le chaos, mais peuvent aboutir à des états métastables de la matière et de l’énergie loin de l’équilibre. Sans se livrer au jeu de l’analogie, si l’on connaît ce mouvement actuel de la science, on incline à concevoir et à construire des structures qui engendrent d’autres structures suivant des régularités à observer et à formaliser. C’est dire que l’on prend en considération des espaces économiques hétérogènes, les uns entraînants, les autres entraînés, les uns actifs, les autres moins actifs. Plus profondément, sous la dialectique des secteurs, des parties structurées de l’économie, on découvre les dialectiques et les dialogues entre les agents, individuels ou collectifs. Autrement dit, la dynamique étroite des prix et des quantités, pour devenir intelligible, doit être remplacée par une dynamique de la société globale.

Les applications de cette analyse sont innombrables. La vue nouvelle concerne la formation des prix, l’accumulation du capital, la répartition des revenus. Il y a bien longtemps que, dans les sociétés industrielles, le revenu (salaires ou profits) n’est plus déterminé par les prix ; il est l’objet d’une négociation. C’est un revenu discuté. Un pas de plus est franchi lorsque, le rapport des forces sociales étant changé, on passe du revenu nécessairement discuté au revenu nécessairement consenti.

Royaliste : Le revenu consenti dont vous parlez pose la question du pouvoir politique. Quelles sont vos opinions sur ce point ?

F. Perroux : Je viens de dire qu’il est inadmissible de soutenir que la mécanique des prix et du marché domine sans appel les hommes. Ceux-ci jouent toujours un rôle différent suivant leur place dans la hiérarchie sociale, leur compétence et leur capacité. Le pouvoir, l’exercice asymétrique d’une influence ou d’une dominance sur autrui est omniprésent dans l’économie contemporaine. La relation entre agents économiques a deux faces : elle est une relation Janus. Combinaison d’échange libre et de rapports de forces. Les plans des agents humains ne sont pas entre eux spontanément compatibles. Les intérêts matériels divergent. Quant aux valeurs, elles sont, en un sens que tout philosophe précise, irréductibles. Le marché n’est donc pas le seul arbitre pour la double raison qu’il ne mérite pas de l’être : les monopoles y règnent, et qu’il y a des valeurs qui n’ont aucun prix sur le marché. D’où l’existence d’un pouvoir supérieur, le pouvoir qui exerce des fonctions permanentes en toute société et aujourd’hui dans les sociétés industrielles.

Royaliste : Quelles sont ces fonctions ?

F. Perroux : Elles sont trois : garder, promouvoir, arbitrer. Toutes les relations et tous les patrimoines humains sont exposés à l’usure par le temps et à la détérioration par le désordre. Ceux qui ont la responsabilité de la société doivent donc être des gardiens : ils conservent la ressource humaine et le patrimoine culturel dont ils ont la garde. Pour maintenir la valeur d’un capital dans un monde changeant, il faut constamment innover. Pour rendre efficaces des valeurs dans un monde qui les menace, il faut trouver pour elles des expressions adéquates qui les tiennent à l’abri de la destruction.

En deuxième lieu l’Etat promeut. Il est trivial de dire qu’il y a des tâches qu’il peut seul accomplir parce qu’elles dépassent les moyens et les compétences des agents individuels. Il y a bien davantage : par chacune de ses décisions, par chacun de ses actes, l’Etat change les coordonnées de ses citoyens. Il le fait en les lésant, en les détériorant physiquement et moralement ou bien, en valorisant chaque individu dans un ensemble de conditions extérieures qui permettent son plus grand développement personnel et social.

Enfin, la fonction d’arbitrage est inévitable. Des textes contestables affirment l’autorégulation des systèmes économiques. L’expression est grevée d’une grave ambiguïté. S’agit-il de l’auto-régulation de l’économie par elle-même ou bien d’une régulation qui ne peut procéder que de valeurs extérieures à l’économie ? Si l’on se borne à considérer les prix et les quantités et si l’on accepte de poser des conditions irréalistes, le système économique est en effet capable d’auto-régulation. Mais si la vue s’élargit jusqu’à englober les heurts des monopoles entre eux dans le cadre de la lutte entre tous les groupes sociaux, si l’on prend en compte la concurrence monopolistique des industries et des groupes d’industries tendant au profit d’affaires, il est clair que le marché ne trouve sa régulation que dans le cadre d’une société et d’une discipline sociale. Où que ce soit, sous quelque régime qu’on l’envisage, l’économie n’est jamais entièrement régulée par l’économie, elle l’est par des valeurs qui la dépassent. Au nom d’un sens.

Royaliste : Quel est ce sens ?

F. Perroux : Il faut choisir, ou bien l’enrichissement, ou bien le développement total des potentialités humaines. L’enrichissement peut être soumis à des contrôles tels qu’il ne détruise ni ne démoralise les hommes. Mais l’expérience historique montre que ce contrôle est très difficile. Parmi les principes dont une société s’inspire je souhaiterais qu’elle retînt ces lignes de Victor-Hugo : une doctrine sociale « qui donnerait pour idéal au progrès non pas même le bonheur qui est déjà un but inférieur mais la forme la plus matérielle du bonheur, le bien-être, cette chose là rien au monde ne serait plus vain et plus lugubre. » Je souhaite que l’on traduise cela en langue étrangère, je veux dire, à destination des théoriciens du Welfare State. Le développement plénier d’une économie comporte toujours la visée du développement total des êtres humains. En ce sens, le développement implique un sens porté par les groupes dans la nation.

Royaliste : Ce développement n’est-il pas contredit par les actuelles politiques économiques ?

F. Perroux : C’est précisément parce qu’il est constamment menacé que j’ai, avec insistance, marqué la différence profonde entre croissance et développement et répété que les objectifs de l’enrichissement sans réserve conduisent inévitablement à une détérioration de l’être humain. Le scandale du monde divisé en zones de la faim et zones de luxe finit par être admis sans discussion. L’obsession de la chose marchande se substitue à l’aspiration au dépassement et à la curiosité des réalités invisibles. Le vocabulaire dénonce par lui-même la dégradation des mobiles et des objectifs. On dit société de consommation, on demande si telle nation « s’est bien vendue » ou si tel individu « se vend bien ». Ce vocabulaire, dans la mesure où il est accepté signale un système ennemi des valeurs humaines, appréhendées par toutes les philosophies et par toutes les religions. La recette « neutre » d’accroissement du revenu moyen peut hélas être appliquée à coups de contrôles imposés des naissances ou en laissant mourir un grand nombre d’hommes, en commençant par les plus pauvres. Accepter sans discussion un certain « libéralisme » de cette veine témoigne de l’aptitude de sociétés décadentes à se régaler d’absurdité. On voit mieux, maintenant, pourquoi je parle de l’économie d’intention scientifique.

Royaliste : Certes, c’est laisser voir une réticence à l’égard de la science économique.

F. Perroux : Bien plus qu’une réticence. Dites condamnation d’une pseudo-doctrine implicitement normative répétée inlassablement. Elle présente la loi du marché comme le dernier mot de l’économie et de la sagesse. Mais l’économie a beaucoup à recevoir de sciences moins inexactes et conjecturales qu’elle. Elle devient peu à peu rationnelle, d’une rationalité qui suppose une philosophie fondamentale de l’homme.

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Entretien publié dans le numéro 360 de « Royaliste » – 20 mai 1982