Ancien secrétaire général adjoint de l’U.D.R., ancien conseiller d’Etat en service extraordinaire, Michel Herson a souvent été présenté dans la presse comme un personnage « énigmatique ». On comprend mieux ce qualificatif lorsque l’on sait que dès 1959 Michel Herson a eu la haute main sur tous les dossiers d’investiture des candidats gaullistes, avec tout ce que cela suppose de connaissances exactes sur le personnel politique et de pouvoirs d’arbitrage. Il fut de 1965 à 1973 l’un des principaux collaborateurs de Michel Debré. Mais, quel est le sens de l’engagement de ce gaulliste de toujours ? Michel Herson a naguère avoué à un journaliste que son engagement datait de son adolescence : lorsque son grand-père, président du conseil de la société du Louvre, recevait chez lui les futurs présidents du Conseil – il était un de ceux dont on disait qu’ils faisaient et défaisaient les gouvernements. Très jeune – et quelle que fût son admiration et sa fidélité filiales – il souffrait de voir ainsi bafouer l’indépendance de l’Etat. Un hebdomadaire devait préciser que son souci de l’indépendance de l’Etat par rapport aux puissances économiques l’ont conduit près du comte de Paris et, en même temps, près de Michel Jobert. Chacun comprendra ce qui nous rapproche et tout ce que l’équipe et les lecteurs de « Royaliste » ont à gagner à la fréquentation de l’un des plus fins analystes du jeu des institutions de la Vème République.

Royaliste : L’affrontement entre la gauche et la droite domine depuis longtemps la vie politique. Faut-il s’y résigner ?

Michel Herson : Pour vous répondre, je voudrais d’abord :

- montrer l’actualité profonde de la conception que nous avons en commun du pouvoir,

- souligner les impostures conscientes ou inconscientes auxquelles cette actualité donne lieu,

- et insister sur le parfait réalisme des espérances que nous entretenons – à l’encontre de ceux qui voient dans notre souci une espèce de vue académique et intellectuelle.

Permettez-moi d’évoquer une actualité sur le vif : à la première page du « Figaro » du 10 novembre, Serge Maffert se félicite qu’à l’occasion de son voyage à Paris le Président algérien ait rendu visite à Jacques Chirac : « à travers les propos échangés, qui ne furent pas de simple circonstance, on peut déceler la volonté de l’Algérie de regarder au-delà du quotidien et de placer la coopération franco-algérienne dans une perspective historique. Cela, apparemment, a été compris à l’Hôtel de Ville et ailleurs ».

Dans la même page, nous apprenons que deux gerbes ont été déposées sur la tombe du général de Gaulle pour l’anniversaire de sa mort : l’une au ruban du Président de la République, l’autre au ruban du président du R.P.R. La première était faite d’iris bleus, d’œillets blancs et de roses roses ; la seconde d’iris bleus, d’œillets blancs et de roses rouges.

Conjuguant ces deux commentaires du « Figaro », je note d’abord la parfaite actualité du propos du général de Gaulle lorsque, sur sa succession, il déclarait : « pour peu que mon successeur appartienne à l’histoire, ma succession est assurée ». C’est cette perspective historique que le pays recherche et que l’extérieur cherche également dans la mission exemplaire que la France a vis-à-vis du monde.

Je remarque ensuite qu’une convergence se manifeste aujourd’hui dans l’hommage à cette « vue historique ». On retrouve, à une nuance près, les mêmes fleurs pour signifier le tricolore de l’unité. Les efforts que font les uns et les autres pour illustrer cette définition de rassemblement et d’unité le disent clairement : il n’y a pas un propos du Président de la République devenu exemplaire depuis son accession au pouvoir, pas un des propos du président de tel ou tel parti, jusqu’aux propos du professeur pohérien qu’est M. Barre, qui ne confirment le désir qu’a chacun d’apparaître comme un rassembleur possible I

Hélas, il est certain qu’il y a, consciemment ou non, de l’imposture dans ces attitudes – du fait des circonstances ou du fait des intentions. Du fait des circonstances en ce qui concerne le Président de la République, c’est évident : la position qu’il prend désormais, qui l’amène à consacrer sur tous les grands problèmes la stratégie morale et historique du général de Gaulle, n’empêche pas qu’il est embarrassé par le personnage qu’il a été auparavant, celui de l’opposant inconditionnel ! Dès lors il apparaîtra toujours comme quelque peu suspect, compte tenu de son parcours précédent et quelle que soit la pureté de ses intentions actuelles I Comment ne pas souligner l’imposture tenant aux intentions ou au manque de réflexion du président du R.P.R., dont les qualités de « flair » politique et d’autorité sont évidentes, au point d’être dangereusement séduisantes pour une opinion de droite ou de gauche qui en vient à désirer le « bâton pour le bâton ». Le fait que Jacques Chirac ait partiellement joué le jeu de la gauche contre la droite giscardienne en 1981, pour mieux incarner, ensuite, la revanche de l’ancienne majorité, le rend par avance prisonnier de cette revanche. A travers une silhouette «  Jamesbondienne» de Jacques Chirac, nous pouvons redouter qu’à l’appel de la violence sociale, le président du R.P.R. soit porté, même contre son gré, à chevaucher le mythe quelque peu fascisant qui le caractérise, en dépit des commentaires naïfs et si peu convaincants de M. d’Ormesson sur le livre complaisant de M. Thierry Desjardins. (1)

Il y a aussi la forme « barriste » de l’imposture : nous voyons cet homme tenter de reprendre le « jobertisme » à son compte. Mais à ceci près que M. Barre est l’incarnation même du professorat technocratique et sûr de lui dont nous avons pu découvrir l’inopérance pendant des années. Cette assurance qu’il trouve dans la troisième voie est à mon avis une illusion de plus. Ce n’est pas l’obstination « compétente » en matière financière qui peut sauver notre pays, sinon elle l’aurait fait dans l’application précédente de Raymond Barre. Pour répondre à votre question : « Faut-il se résigner à l’affrontement droite-gauche ? » La division de la France ne tiendrait-elle pas à la nuance hypocrite contenue dans le cocasse chassé-croisé du rose présidentiel et du rouge chiraquien ? Et au-delà de l’appétit démagogique à garder ou à prendre le pouvoir, au-delà des impostures résignées ou ambitieuses, ne trouve-t-on pas l’actualité et le réalisme de la conception que nous avons de ce pouvoir.

• Royaliste : Il y a quelques semaines, on a beaucoup parlé de « cohabitation ». Que pensez-vous des perspectives institutionnelles, au vu des difficultés qui pourraient surgir après les élections de 1986 ?

Michel Herson : La logique même de ces institutions voulues par le général de Gaulle indique clairement ceci : des élections législatives aboutissant à une majorité contraire à celle qui a élu le Président de la République constituent un phénomène parfaitement extérieur à la légitimité établie du Président de la République. La raison, toute simple, est qu’il n’y a pas deux légitimités.

Celle du Président élu au suffrage universel est originellement supérieure à ce qui aboutit à l’expression, très respectable, des féodalités idéologiques, régionales, économiques, personnelles telles que souhaitablement elles ont à s’affronter au Parlement pour donner naissance à des majorités successives sur des problèmes successifs abordés en « âme et conscience » et non pas systématiquement par absurde discipline de parti. Ce qu’Edgar Faure appelle des « majorités d’idées ». En effet, il n’y a pas de raison, parce que l’on est favorable à l’avortement, bien que « de droite », favorable à la peine de mort, bien que « de gauche » pour que l’on vote contre sa conscience sous prétexte d’opposition sacrée. Cette expression parlementaire de nos différences d’origine et de convictions telles qu’elles rendent l’alternance et la révolution permanentes et loi par loi, doit inspirer le chef de l’Etat sans qu’il y ait partage convenu ou résigné de la légitimité dont il est pour sept ans, et par délégation du Peuple, seul détenteur.

Si le résultat des élections de 1986 aboutit à un basculement de la majorité, il serait contraire à l’esprit de la Constitution telle que de Gaulle l’a voulue, de prétendre que la majorité du pays n’est plus celle du Président de la République, et que celui-ci doit se démettre – comme le dit M. Barre ou se soumettre aux diktats d’un Premier Ministre issu de la nouvelle majorité comme le pense M. Chirac. Contrairement à ce qu’affirme de bonne foi M. Foyer, que je respecte particulièrement, jamais de Gaulle n’a pensé que des élections locales – d’ailleurs le plus souvent perdues en valeur absolue par le parti gaulliste de 1958 à 1974 – mettaient en question le mandat souverain et légitime du Président de la République et, à l’exception du recours référendaire de nature « présidentielle », il n’aurait sûrement pas démissionné au vu d’élections législatives. Pour François Mitterrand l’épreuve de 86 sera décisive. Si le Président parvient à faire la démonstration, par son « charisme » propre, par le choix des hommes et par le choix des sujets qu’il soumettra au Parlement, de cette majorité d’idées saisissable dans l’Assemblée qui lui sera donnée, alors il aura un rôle historique. Personne en effet n’a pu résoudre une telle situation, et le général de Gaulle n’a pas pu le faire comme il l’aurait voulu en 1967, quand le balancier penchait à gauche. A ce moment-là, il était très tenté d’appeler à Matignon un Premier Ministre appartenant au gaullisme dit « de gauche » pour montrer que, précisément, le gaullisme n’est ni de droite ni de gauche. Or s’il ne l’a pas fait, c’est que la gauche, dans sa mauvaise foi, s’en prenait à ce moment-là à la Vème République ; le Général fut donc forcé de recourir à la même majorité, celle de son parti, afin de préserver avant tout les institutions. Il a eu raison puisque la même gauche, arrivée au pouvoir, se félicite de l’existence de ces mêmes institutions.

• Royaliste : La Constitution établit cependant la responsabilité du gouvernement devant le Parlement, ce qui semblerait indiquer qu’une majorité cohérente est nécessaire …

Michel Herson : Une majorité cohérente ne signifie pas forcément un vote bloqué contre l’Etat selon qu’il est réputé de gauche ou de droite. La politique, c’est le quotidien. Au Président de la République, compte tenu de l’indication que lui donnent le résultat des législatives et la composition du Parlement, de choisir les sujets qu’il lui soumet et de les élaborer de telle façon qu’il puisse en espérer une majorité non pas systématique mais faite de parlementaire réellement libres.

C’est tout de même étonnant qu’un député dont la Loi et les règlements républicains prévoient le déshonneur dès lors que son vote résulterait d’une contrainte extérieure soit, sans scandale, soumis à la discipline de vote de son parti !

Il est vrai que, jusqu’à présent, les circonstances ont donné raison à l’autre lecture de la Constitution – cette lecture « à l’anglaise » dont Jean-Pierre Cot parlait récemment. Il y a en effet la lecture capétienne faite par le général de Gaulle, et la lecture anglaise faite par Michel Debré. Paradoxalement, c’est cette lecture anglaise qui l’a emporté dans les faits et, tout aussi paradoxalement, la seule période où la lecture capétienne a prédominé coïncide avec la période où Michel Debré a été Premier Ministre. Jean-Pierre Cot a tout à fait raison de dire que la première illustration des institutions, fut celle d’une Assemblée où Michel Debré n’avait pas de majorité acquise. L’Affaire d’Algérie réglée, le Général, exaspéré par l’entêtement jacobin centralisateur et anglomane de Michel Debré avant tout soucieux du fait majoritaire et partisan d’élection anticipées, fait appel à l’empirisme de Georges Pompidou. Malheureusement, celui-ci, trop conventionnel dans sa conception de la souveraineté, ne fait que mettre en place le dispositif prévu par Michel Debré : c’est Pompidou qui, pour la première fois, prononce le mot de majorité, et qui prend pratiquement la présidence de l’UDR en nommant ostensiblement les secrétaires généraux de ce mouvement. Puis c’est le ballotage de 1965, qui déçoit le Général et le rallie temporairement à cette néfaste notion de majorité.

Depuis, nous sommes enfermés dans ce piège qui nous vaut d’avoir en permanence un Président et une majorité contre lesquels 50% de l’opinion pense qu’il est de son devoir de jouer le catastrophisme. Sans voir que si demain il y avait renversement le jeu inverse deviendrait tout aussi vrai et tout aussi préjudiciable à la France !

La France ne peut perpétuer ce système : coincé entre les grandes puissances qui interviennent, parfois financièrement, dans ce jeu dangereux, nous devons en revenir à l’unité supérieure exprimée par un Président de la République qui ne provienne ni de la majorité, ni de l’opposition, mais d ‘« ailleurs ». A cette notion royale, que le comte de Paris incarne en permanence, et qu’il vient de rappeler comme « au-delà de lui-même » dans sa « Lettre aux Français ». (2)

Royaliste : La lecture «anglaise» de la Constitution ne correspond-elle pas à la réalité du pays ? N’y a-t-il pas, dans les grands partis une logique de puissance qui risque de rendre impossible la lecture capétienne de la Constitution ?

Michel Herson : Soutenant, il y a peu, la même thèse devant M. Couve de Murville, celui-ci me répondait que les habitudes étaient prises et que ma conception était très académique. Pas si académique que cela ! La conception que je défends chemine, consciemment ou non : elle encombre les journaux et les hommes politiques sont obligés de jouer cette vocation « pontificale » en se défendant l’un d’être fasciste, l’autre d’être socialiste, le troisième d’être l’homme du compromis historique !

De plus, l’expérience a été faite par le général de Gaulle pendant onze ans. On nous dira que le Général était inimitable. Ce n’est pas sérieux. De Gaulle a été à la fois le héros instaurateur et l’humble utilisateur de ce dont nous parlons. Pour fonder les institutions, il fallait certainement des circonstances particulières et le génie propre du Général. Mais pour continuer, il suffit d’être intégralement dégagé de tout lien avec ce qu’on appelle la droite et la gauche. Cette droite et cette gauche qui, d’ailleurs, ne correspondent plus à la réalité sociologique d’aujourd’hui. Nous voyons bien que, pour les deux tiers, l’électorat communiste de M. Marchais est en réalité un électorat poujadiste d’ambition bourgeoise ; cet électorat s’effrite en conséquence et évolue doucement vers un désir d’ordre pour l’ordre, favorable à M. Le Pen. Les notions de droite et de gauche sont sociologiquement dépassées. Et il suffit que « quelqu’un » se situe clairement ailleurs pour que l’on s’aperçoive que de Gaulle peut être imité.

• Royaliste : Récemment, Michel Debré considérait comme attentatoire aux institutions l’idée d’introduire dans le système électoral une certaine dose de proportionnelle. Qu’en pensez-vous ?

Michel Herson : Michel Debré a le sens de l’Etat et le général de Gaulle l’avait choisi pour cela. Son rôle historique est d’ores et déjà acquis puisque nous lui devons les structures constitutionnelles et administratives de la France. Mais il est certain que l’activisme de Michel Debré, et ce qu’il y a de passionnel dans cet activisme, l’amène à confondre l’essentiel et l’accessoire. Faire du mode électoral un fondement des institutions, c’est peut-être dans sa logique anglaise, majoritaire, mais, tout de même, ce n’est pas par hasard que le Général a écarté le mode électoral de la Constitution.

Pour lui, cela relevait de l’opportunité. Souvenons-nous même que le Général a accordé comme une concession à la gauche de l’époque le système majoritaire alors qu’il était certainement enclin à considérer que le système proportionnel garantissait plus sûrement l’indépendance du chef de l’Etat. Mais, si on doit faire de cette question un principe, et si l’on reste fidèle à une conception capétienne du pouvoir, la proportionnelle est sans aucun doute préférable, mais la proportionnelle intégrale. On pourrait même aller jusqu’à classer les députés par ordre alphabétique pour les rappeler à leur autonomie de conscience. Enfin, si l’on doit réduire le mandat présidentiel, ce que je trouve très dangereux, il faut, à plus forte raison, instaurer la proportionnelle. Car faire coïncider le mandat présidentiel et le mandat parlementaire c’est s’enfermer dans cette lecture anglaise que je dénonçais tout à l’heure. C’est substituer le fondement majoritaire à celui de la légitimité du Président de la République. Nous ne sommes pas les Anglais (tant mieux ou tant pis pour nous ?) et Michel Debré qui s’obstine à défendre, en fait, cette substitution sait très bien que la règle majoritaire n’a pas empêché l’instabilité de la lllème République ni l’accaparement du suffrage universel par les partis d’autant plus concurrents de la légitimité présidentielle qu’à travers le concept majoritaire précisément, ils se réduisent aujourd’hui à la « bande des quatre » !

• Royaliste : Dès lors quel est, sur le plan institutionnel, le véritable enjeu ?

Michel Herson : J’ai parlé de l’évolution sociale de notre pays, qui montre la nécessité de l’ailleurs. Quant à la situation internationale, elle donne tout son sens à la vocation romaine de la France : dans l’espèce de permanence des civilisations, la France se trouve avoir une mission désintéressée et spirituelle, – entre la mission guerrière venant du monde germanique et la mission marchande et impérialiste venant du monde anglo-saxon. Il faut, à cet égard, rendre hommage à l’action de l’actuel Président de la République : nous voyons aujourd’hui l’écho que rencontre le message de la France dans ses anciennes colonies, dans l’espace francophone et bien au-delà.

Le choix ne sera pas entre la droite et la gauche, mais entre une notion autocratique du pouvoir à laquelle, je regrette de le dire, le personnage de Jacques Chirac correspond – et cette notion royale conforme à la vocation originelle et à la vocation originale de la France. J

‘ajoute que, pour moi, la décision ne peut être que théocratique. Ce qui peut heurter. Mais entendons-nous bien : si la stratégie historique du pays ne peut émaner que d’un homme, d’une conscience, et non d’un collège, le pouvoir théocratique n’est pas celui d’un homme que se prend pour Dieu. C’est exactement l’inverse : dès l’instant qu’un homme doit prendre, au nom de la collectivité, cette décision forcément morale – qu’est-ce que l’Histoire sinon l’affrontement permanent des circonstances et de la Morale ? – il ne peut le faire que par référence à Dieu. C’est ce que signifient la gestuelle du sacre et l’attitude des rois de France qui se voulaient serviteurs de Dieu. Quand on parle de pouvoir de droit divin, on désigne ce pouvoir au service de Dieu qui est la meilleure garantie de l’humilité de celui qui est au pouvoir. Alors que dans l’autocratie, au contraire, l’homme s’expose à se prendre ou à être pris pour Dieu. Qui sommes-nous – même le roi – pour oser prendre une décision et l’imposer aux autres, si nous ne la prenons pas au nom de ce qui nous dépasse ? Ou alors gare à l’imposture, gare à l’enfer.

Mais l’inspiration doit être de nature démocratique, comme l’a voulu le général de Gaulle. Vox Populi, vox Dei. C’est trop facile de dire, comme autrefois l’Action française, que le bulletin de vote de l’ivrogne ne peut peser le même poids que celui du professeur en Sorbonne. C’est au contraire très sain, parce que de ce mélange général des origines, des talents, et des infirmités, résulte une conscience collective plus exacte que celle qui émane du personnel réputé « d’importance ». L’exécution seule doit être aristocratique c’est-à-dire, aujourd’hui, technocratique, car elle doit correspondre à la sélection du meilleur, du plus compétent, mais au service, et seulement au service de la conscience collective.

Il est normal que nous choisissions le plus compétent pour réparer un robinet comme pour appliquer une technique économique. Mais, en politique, cette compétence ne doit s’exercer que pour exécuter ce qui aura été décidé au niveau de l’histoire par le roi lui-même inspiré par la diversité des origines et des capacités de chacun. Depuis la Révolution, nous traînons une conception manichéenne qui oppose les trois fondements du pouvoir qui doivent en fait, se conjuguer : la démocratie, la monarchie et l’aristocratie. C’est une illusion que de vouloir privilégier l’un de ces fondements. La décision ne peut sortir de la diversité parlementaire fût-elle captée dans le prisme majoritaire ; non plus qu’elle doit être attendue de la compétence des exécutants, si illusoirement sécurisants que soient les talents spécifiques des Giscard, Barre ou Rocard, non plus qu’elle droit résulter d’une aptitude à l’autorité pour l’autorité à la Chirac.

Pour que l’inspiration puisse jaillir de cette diversité enrichissante, pour que cette inspiration devienne réellement et efficacement exécutoire par une technocratie gestionnaire heureusement sélectionnée et contenue, il y faut le « Juge » réduit, dans une sorte d’abolissement de soi-même, à incarner la conscience collective et à l’imposer aux « forts en thème » et aux « forts en muscles ». Si le gaullisme, tel qu’il préexistait à de Gaulle et lui survit, reste, selon le mot d’Annie Kriegel, le « meilleur intégrateur de modernité », c’est grâce à cette « main de Justice », à cette ouverture « en Haut et en Avant» selon Theilhard à cette voie Royale hors de laquelle se fourvoient les doctrinaires de tous poils, les techniciens de tous talents et les mentons de toutes carrures.

***

(1) Ed. de La Table Ronde.

(2) Ed. Fayard.

Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 393 de « Royaliste » – 7 décembre 1983