Michel Winock est historien de métier, et républicain de cœur et d’esprit. Aussi l’avons-nous invité à définir les principes et les valeurs qui fondent sa tradition intellectuelle, morale et politique. Notre réponse permettra de situer les points d’accord et de désaccord et d’éclairer la démarche des royalistes d’aujourd’hui. Nous convions nos lecteurs à cet amical débat, qui touche à l’identité même de notre pays et aux diverses manières dont la citoyenneté démocratique peut-être conçue et authentiquement vécue.

Royaliste : Plutôt que de nous présenter votre dernier livre, vous avez tenu à dire aux royalistes que nous sommes pourquoi vous êtes républicain…

Michel Winock : Depuis plusieurs années, j’ai voulu assumer mon attachement à l’héritage républicain, et ceci de façon existentielle. J’appartiens en effet à une famille républicaine, mais pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit – par mon père – d’une famille de « ralliés » : c’est une famille très catholique du Pas-de-Calais, qui a un moment donné a, comme tant d’autres, accepté la République après le Ralliement officiel de 1892. Mon père avait été élevé à l’école catholique, et il est resté tout au long de sa vie un catholique de droite, avec beaucoup de courage, puisqu’il travaillait dans un milieu qui ne l’était pas : en 1936, il a été le seul dans une entreprise très communiste à refuser de faire grève… Et pourtant, mon père était républicain.

Royaliste : Comment qualifier ce républicanisme ?

Michel Winock : Je le ferai en évoquant un premier souvenir. Je suis à l’école communale, et je reviens à la maison avec mon premier manuel d’histoire, qui comporte quelques photos hors-texte, dont La Marseillaise de Rude. Et je vois mon père prendre son plus beau crayon et écrire au dos de la photo les paroles de la Marseillaise. Un autre trait rapporté par mes aînés : un voisin demande à mon père d’entrer dans les Croix-de-Feu, et cet homme de droite, anti-gréviste, répond qu’il ne peut pas parce qu’il est républicain. C’est à première vue surprenant, parce que le mouvement du colonel de La Rocque n’était pas hostile à la République, mais pour mon père il y avait des seuils à ne pas franchir, des formes d’organisation qu’il ne pouvait accepter. Autrement dit, la République, ce n’était pas à ses yeux la laïcité, mais le règne de la liberté, et, plus profondément, le sentiment qu’il avait d’appartenir aux minores, aux petits aux sans-grades : la République, pour mon père c’était le régime qui se souciait des petits. Et puis mon père était ancien combattant, et la République c’était Clemenceau, l’Union sacrée, la patrie. Quant à ma mère, elle représente la moyenne française : religion modérée, républicanisme spontané et tempéré. Mes frères étaient du côté de la Résistance et mon frère aîné, qui est mort en 1944, a laissé un journal intime dans lequel on voit bien que la République se confond avec l’anti-vichysme.

Royaliste : Et vous ?

Michel Winock : Habitant Arcueil, municipalité communiste depuis 1935, j’ai reçu l’influence de mes instituteurs, qui était communistes ou socialistes, mais sans avoir été endoctriné. Par eux, j’ai été instruit, civiquement, moralement, comme le voulait Jules Ferry car il y avait encore en 1947-48 des instituteurs formés par cet idéal de la République. Cela pour dire que, dans les milieux populaires de la banlieue parisienne, la question de la République ne se pose pas. Ce qui se pose, à l’époque surtout, c’est l’au-delà de la République – c’est la question du socialisme, du communisme. La monarchie apparaît dès lors comme un régime du passé, dépassé, et le royalisme demeurait inconnu : je n’ai appris l’existence de l’Action française qu’en classe de première, en cours d’histoire. Quant aux monarchistes que j’ai rencontrés plus tard, ils l’étaient tous par héritage familial : il ne s’agissait pas d’un choix politique, mais d’une manière d’être, selon des valeurs et des mythes transmis de génération en génération. J’en ai déduit que la cause monarchiste était le fait de l’ancienne bourgeoisie et de la noblesse : c’était alors pour moi un attribut identitaire, ou un mimétisme de parvenus.

Mon premier étonnement, quant au royalisme, est venu de la lecture de Bernanos : pour la première fois j’ai découvert le royalisme chez un auteur que j’admirais, et dont les ouvrages politiques m’enthousiasmaient – j’avais commencé par « Les Grands Cimetières sous la lune ». Mais je ne comprenais pas son royalisme, je le tenais pour un trait d’originalité qui ne portait pas à conséquence. Pour moi Bernanos était un homme seul, qui parlait de politique en prophète, hors du temps, en idéaliste éloigné de la politique réelle.

Royaliste : Quelle est selon vous la nature du sentiment républicain dans notre pays ?

Michel Winock : Les Français sont attachés au fait républicain historiquement, et non pas de manière idéologique. C’est pour eux une conclusion de bon sens et c’est d’ailleurs là ce que Barrés objectait déjà à Maurras. Barrés souligne en effet que la dynastie royale est détestée par le peuple, et que la monarchie est devenue un parti qui exclut une part de l’histoire de France. Quant à moi, je pense que le républicanisme n est pas un absolu : il est le fruit d’une histoire, qui résulte de l’échec de la monarchie constitutionnelle en 1789-92. Pourquoi cet échec ? Nombre d’historiens invoquent la thèse de l’accident des contingences – l’irrésolution de Louis XVI, la fuite à Varennes… Mais on peut aussi soutenir contraire, à savoir qu’il n’y avait pas d’accord envisageable entre l’absolutisme monarchique et le principe de la souveraineté populaire. Il faut aussi souligner l’importance du problème religieux. La constitution civile du clergé a profondément divisé le pays et Louis XVI a clairement choisi le camp des réfractaires : entre le principe de la liberté de conscience et le refus de celle-ci par le Pape, il y a un conflit qui dépasse la personnalité des protagonistes et qui engage le roi dans le camp hostile à une Révolution qui commence a dessiner un espace public laïcisé.

Royaliste : Et la monarchie de Juillet ?

Michel Winock : Cette monarchie a voulu concilier l’héritage de la Révolution avec le principe monarchique, et pourtant elle a échoué – essentiellement parce que la monarchie de Juillet a souffert d’un défaut d’enracinement dans la société ; aucun groupe social important et cohérent ne l’a soutenue, au contraire de la cause légitimiste qui avait de solides appuis dans le pays. Aussi le ralliement à la République en 1848 a été général, même de la part des légitimistes qui voulaient à tout prix se débarrasser de Louis-Philippe.

Royaliste : Que pensez-vous de l’Action française ?

Michel Winock : Ce mouvement a marqué un renouveau incontestable de l’idée monarchiste mais, contrairement à ses ambitions initiales, il est devenu un mouvement nationaliste conservateur, finalement compromis avec Vichy. Si bien que l’Action française s’est trouvée démentie par l’ histoire. Dans son article sur « Les Deux apogées de {‘Action française », Pierre Nora montre que le premier apogée, en 1918, dément l’affirmation de Maurras selon laquelle le régime républicain serait incapable de gagner la guerre ; et le deuxième apogée, entre 1940 et 1944, est celui d’un mouvement nationaliste qui soutient un régime de collaboration avec l’Occupant ! Ce dont l’Action française ne s’est jamais relevée. Somme toute, si rien n’interdit théoriquement l’instauration d’une monarchie constitutionnelle en France, comme dans la plupart des autres pays, l’histoire en a interdit la concrétisation. De Mirabeau à Bernanos, il y a eu l’espoir d’une monarchie populaire qui n’a jamais eu d’assise dans le monde réel, sauf au début de la Révolution.

Royaliste : Votre républicanisme de fait implique cependant une définition de la République…

Michel Winock : Oui. Il y a un esprit républicain. La République n’est pas seulement un manque, un défaut, c’est aussi un idéal. Il y a une éthique républicaine, qui est une éthique du citoyen. Reprenons les cinq critères du modèle républicain tel que les a établis Serge Bernstein dans le livre qu’Odile Rudelle a récemment présenté à vos lecteurs : primat de l’individu sur la société (c’est le débat de l’Affaire Dreyfus), prépondérance du Parlement dans les institutions, laïcité de l’école et de l’État, promesse de progrès social graduel, pacifisme et défense nationale ou plus exactement refus de la guerre de conquête et patriotisme vigilant. Pour moi, c’est la laïcité qui me paraît être le fil conducteur de l’histoire républicaine, de la Révolution à nos jours. Dans ce principe de laïcité convergent les idées d’émancipation individuelle et d’autonomie. L’homme s’émancipe d’un pouvoir extérieur, d’une religion tutélaire, puisque la religion est désormais assignée au domaine privé. D’où le conflit de principes entre la République et le catholicisme, qui s’est résolu comme vous le savez par des compromis. J’ajoute que l’idée de laïcité a évolué : nous sommes passés d’une laïcité de combat (celle de Combes) à une laïcité d’intégration qui se réalise sur le terrain neutre des institutions et de l’école. C’est à cette laïcité que tout le monde, ou presque, a fini par se rallier.

Dans la tradition républicaine, l’école est le lieu où s’affirme cette laïcité, fortement imprégnée des maximes de la morale kantienne. Le régime républicain ne conçoit pas de réaliser l’unité des Français autrement que par l’école, où s’enseignent concrètement les valeurs de Liberté, d’Égalité et de Fraternité. La finalité de cet enseignement est l’intériorisation individuelle de cette exigence éthique : c’est ce que l’on appelle le civisme.

Pour ma part, je trouve que cet idéal est très élevé, même s’il n’est pas très répandu aujourd’hui. Au contraire de cette tradition républicaine, la monarchie se présente comme un régime dans lequel l’autorité vient d’en haut alors que, comme le dit Renouvier, « la République est l’état d’un peuple qui n ‘obéit qu’à des hommes qu’il s’est choisi ». Il n’y a pas de sujets, mais des citoyens qui participent à l’établissement des lois, dans un esprit de dévouement à la chose publique. La République propose un idéal de vertu qui n’est pas abstrait, puisqu’il peut fonder une conviction.

Certes, les républicains ne sont pas toujours fidèles à cet idéal ; certes, la tradition républicaine s’appuie sur une anthropologie discutable de la bonté naturelle de l’homme et de la perfectibilité infinie du genre humain. Nous avons acquis la notion du tragique, nous savons qu’il y a des contradictions indépassables dans la condition humaine… Reste l’idée d’un progrès possible, reste l’idée majeure d’une pédagogie du citoyen qui est liée à cette idée de progrès, reste l’idéal de justice. Personnellement, je me sens accordé à cette idée que l’homme n’est tout de même pas un salaud comme l’enseignaient les théoriciens de la contre-révolution pour justifier leur système de contraintes. Malgré tous les aléas de l’histoire, je crois en un progrès possible. Comme Emmanuel Mounier, je pense que c’est dans la République qu’on peut lier la liberté de l’individu et l’égalité entre les hommes et, d’autre part, l’impératif social – à savoir l’impératif catégorique de la Loi, l’autorité légitime exercée dans la fraternité, le souci de la nation. Telle est l’éthique républicaine, dans laquelle je me reconnais.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 604 de « Royaliste » – 5 juillet 1993.

 

 

Luc de Goustine répond à Michel Winock

Cher ami

Ah, que la République était jolie, à vous entendre, et qu’elle le reste dans la mémoire idéale de l’enfant de cette famille chrétienne de droite tardivement ralliée que vous évoquez avec émotion ! Et puis, qu’est beau et partageable, y compris avec nous, l’héritage républicain que vous revendiquez en citoyen ! Mais – l’historien en conviendra – si le républicanisme français a aujourd’hui ces vertus, c’est grâce à vous (et à nous…), épuré par l’idéalisme civique de ses instituteurs, transfusé de charité par des générations de chrétiens et, survivant aux monstres totalitaires, tempéré de pluralisme sous l’influx omnitolérant des démocraties anglo-saxonnes.

A l’origine et pendant longtemps (pourquoi lui farder le portrait ?), grimaçante fut Marianne, terrible la carmagnole où cette Veuve faisait sauter les têtes des « ennemis de la Liberté »… Et pas si belle à nos yeux de Français, la République intolérante et sanguinaire. Pas si laïques ses pompeuses bondieuseries à la déesse Raison, ses colonnes infernales et ses noyades de prêtres ; pas si sociale sa crainte des femmes qu’elle privait de citoyenneté ; ni juste son mépris des ouvriers interdits de coalition ; ni hardie sa haine des étrangers suspects de conspiration ; ni pacifique sa fascination du militarisme et de la guerre de masse comme moyen de gouvernement ; ni généreuse sa morgue colonialiste ; ni libres ses connivences bourgeoises avec les gros et son conservatisme de propriétaire. Pas si héroïque, civique ni patriotique la manière dont, trois fois en cent cinquante ans, des assemblées républicaines siégeant en liberté se sont dessaisies de la Nation entre les pattes d’un dictateur consul, empereur ou maréchal…

N’imputez pas l’indignation qui monte avec ce palmarès à la hargne du royaliste contre la « Gueuse ». C’est le républicain qui parle, blessé de ce que la République n’a pas su faire pour mieux épouser le destin de l’homme en ce pays de France. Il le serait encore plus si nous avions été « en monarchie ».  Car – étrange attitude pour des militants royalistes ! – nous déclarons illusoires la plupart des oppositions autour desquelles se caparaçonnaient tantôt les opinions. La République n’est pas plus le contraire de la monarchie qu’une tête le contraire d’un cœur.  Sans éluder la brutalité répétée des affrontements, ni censurer les complexités de l’Histoire, on peut enfin penser la France sans penser la guerre et dire la république « bien commun de toute la Nation ». La Révolution française est, en somme, achevée.

De cette évidence, illustrée lors du bicentenaire de 1789 auquel vous avez contribué, résulte paradoxalement (princes et royalistes n’y sont pas pour grand-chose) une extrême actualité de la question royale. La moitié de l’Europe vit en monarchie, le souvenir des souverains hante les nations renaissantes et, chez nous, chaque alternance ravive le débat institutionnel autour de son homme-clé : le Président.

Vous permettrez donc qu’on s’amuse de votre détachement, quand vous reléguez la royauté française parmi les réactions vestigielles. Même si, comme vous le dites, la question du choix ne se pose plus au peuple, cela ne provient pas de ce que le principe serait à jamais disqualifié devant la lumineuse alternative républicaine… Je m’en voudrais d’attenter à un progressisme aussi consolateur, mais comment inspirer à l’histoire de telles contorsions, même au nom de la dévotion républicaine ? Relevons-en trois :

Vous décrivez la monarchie de 1789 dépassée par les événements, inapte à la Révolution, refusant les émancipations nécessaires… N’est-ce pas tout concéder à la propagande des conservateurs qui, dès le couronnement de Louis XVI, tentèrent de discréditer la politique de réforme « éclairée » à la française qu’il avait engagée ? Faudrait-il renoncer à la lecture des enjeux politico-économiques et sociaux du demi-siècle, ignorer dans la même période les affrontements entre l’Etat régulateur et « social » et les tenants de l’idéologie marchande, oublier l’alternance au pouvoir du clan des administrateurs réformistes à la Sartine et des idéocrates libéraux affairistes à la Turgot, et, arguant  d’une psychologie royale débile, tout divertir sur le souverain en renonçant au corps d’une Histoire pourtant si actuelle ? Tant pis s’il faut enfreindre la téléologie du catéchisme révolutionnaire !

Louis XVI – selon vous réfractaire à la Constitution civile du clergé et au principe de la liberté des consciences, se retrouve « dans le camp hostile à une RévoIution qui commence à dessiner un espace public laïcisé »… Je dis, tout à l’inverse Louis XVI, émancipateur des protestants et des juifs, d’accord avec le clergé populaire promoteur de la réforme, est forcé de résister héroïquement à ce qu’un état intégriste commandait, aussi scandaleusement que Vichy exigeant le serment des juges. Louis, défenseur de la laïcité dans la constante tradition capétienne.

Vous pensez que la monarchie n’a pas survécu dans l’opinion générale au-delà de 1848… Voilà qui rend inexplicable le long entracte institutionnel entre 1871 et la IIIe République. Et que dire du « ralliement » qui, proclamé par la hiérarchie catholique, a mis plus d’un demi-siècle… ?

Je veux simplement indiquer, mon cher ami, que nos concitoyens ne renonceront plus à l’enrichissement que procure une lecture politique de notre continuum historique, et que la vulgate fondatrice républicaine – l’un des aspects de notre imaginaire – fera de moins en moins écran à l’histoire véritable de la république dans notre pays.

Celle-ci commence à la naissance de la cité et révèle bien autre chose que l’échec ou le triomphe d’un parti… Par crises et irruptions successives dans le discours des temps, elle laisse affleurer les problèmes qui divisent la France ou l’unissent à elle-même. Depuis 1958-62 et la Constitution de la Ve République, il est clair que ce discours, rénové par trente ans de pratique, a retrouvé la forme d’un dialogue inséparablement monarchique et populaire.

Nous nous plaignons du peu, sachant le prix qu’aurait pour la nation l’incarnation solennelle et familière du principe. Cette garantie chamelle en la personne du roi reviendrait sans doute de méprises cruelles comme ce code de la nationalité abâtardi pour complaire. Mais l’attente féconde  force à poser, entre autres questions, celle que vous évoquez : quel accord entre la souveraineté populaire et l’autorité, entre la liberté et la Loi ? La République est-elle viable sans un recours qui la fonde, un appel à la transcendance qui sublime le pouvoir en service, la matraque en main de justice ? … Je vous laisse sur cette méditation bernanosienne, et d’actualité.

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Luc de GOUSTINE

Membre du Comité directeur de la Nouvelle Action royaliste