Dans le dernier éditorial de “Royaliste” (1), j’ai évoqué brièvement et sans donner mes références deux articles du « Figaro » (2), l’un publié par Eric Zemmour, l’autre par Marion Maréchal, qui établissent une distinction entre la République et la France. Je prolonge ici la critique de ces textes.

Inventée par Charles Maurras, l’opposition entre le “pays réel” et le “pays légal” est en bonne place dans le stock des clichés inusables. Le “pays réel”, ce serait la vraie France des bons Français qui subiraient le “pays légal” républicain : sans être explicitement repris, le schéma maurrassien inspire les articles d’Éric Zemmour et de Marion Maréchal qui établissent entre la République et la France une distinction lourde de sous-entendus. Pour Éric Zemmour, ce n’est pas la République qui a été visée par les attentats d’octobre, mais la France, “une France à la fois chrétienne et irrévérencieuse, la France des croisés et de L’Assiette au beurre”. Même thématique chez Marion Maréchal : “Ce ne sont pas les valeurs de la République qui sont attaquées mais bien les valeurs françaises”.

La lecture des deux articles ne nous renseigne guère sur les “valeurs de la République” et sur ces “valeurs françaises” qui leur seraient supérieures. Quant à la République, Éric Zemmour évoque la “sacro-sainte laïcité” et  Marion Maréchal concède que celle-ci a “sa place dans une riposte globale” mais que nous lui demandons “l’impossible”. Quant à la France, c’est “une civilisation” à laquelle on doit s’assimiler et qui fait face, nous dit Éric Zemmour, à une “contre-civilisation” islamique. Marion Maréchal dit la même chose en opposant à notre civilisation l’immigration, la délinquance et “ce fait social qu’est l’islam”.

Dans une chronique publiée sur ce blog, j’avais pointé voici deux ans quelques-unes des thèses irrecevables qu’Éric Zemmour avait publiées dans “Destin français” (3). Je me borne aujourd’hui à récuser deux formulations qui sont liées :

Dire que la France est une civilisation, c’est trop lui donner. La nation française est liée à l’universel, par les principes qu’elle cultive, et participe de la civilisation européenne qui excède le continent européen par ses sources juive et chrétienne – qui sont toujours vives. Depuis plusieurs siècles, la civilisation européenne inclut des populations qui pratiquent la religion musulmane, dans les Balkans et dans la Fédération de Russie, en France, en Allemagne…

Dire que “seule la France est française”, c’est trop peu lui accorder et c’est l’enfermer dans des clichés – la “France chrétienne”, la “France des croisades et de l’Assiette au beurre”. A la France francisée des nationalistes du XXème siècle et maintenant des identitaires qui réduisent notre pays à de pseudo-définitions mutilantes, s’oppose la France francisante qui est toujours au-delà de ses frontières géographiques par la grâce de sa culture et de sa langue. La “France française”, c’est le projet impossible et cauchemardesque d’une identité sans altérité : l’enfer de la clôture sur soi-même, hors de toute relation avec les autres acteurs de l’histoire et de la civilisation.

Quant aux identitaires, nous sommes d’ailleurs devant un paradoxe : ils portent au plus haut la France et sa civilisation comme une réalité majestueuse qui s’opposerait à “une République réduite à des valeurs abstraites” selon les termes employés par Éric Zemmour mais ce “réel” est le domaine du flou, de l’erreur factuelle, de l’invention pure et simple.

Le grand flou

La République ne repose pas sur des “valeurs” mais sur des principes. Les “valeurs” sont incertaines en densité et en nombre car elles sont puisées au gré de chacun dans les catalogues de la morale, de l’éthique, voire de l’esthétique. Les principes sont le résultat du travail de la pensée – religieuse, politique – et il faut faire le détour par leur abstraction pour les inscrire dans le concret. La Liberté, c’est abstrait, mais elle se concrétise en libertés publiques – par exemple la liberté de réunion. L’Égalité est  abstraite, mais elle a sa traduction juridique concrète dans l’égalité des citoyens devant le service public… Tous les principes de la République sont inscrits dans des textes fondamentaux qui créent des relations effectives entre les citoyens et entre ceux-ci et l’Etat. C’est au nom du principe abstrait de souveraineté populaire qu’on vote certains dimanches…

Les erreurs factuelles

Marion Maréchal se plaint parce que “nous avons oublié qu’islam et Europe n’ont cessé de s’affronter depuis 13 siècles”. C’est suggérer une guerre de civilisation qui serait la caractéristique principale des relations internationales depuis le VIIème siècle… Cette vision idéologique est remarquablement fausse. Les croisades chères à Éric Zemmour visent la reconstitution de l’empire romain (4) et aboutissent à la création d’un empire latin qui accède à une brève existence après la prise et le saccage de Constantinople en 1204. L’Empire ottoman devient une puissance européenne au XVème siècle dans la mesure où il participe à l’équilibre européen. La France a quant à elle noué une alliance de revers avec les Ottomans qui a duré deux siècles et demi (5).

Ce n’est pas tout. Marion Maréchal ose écrire que la laïcité est “un concept parfaitement assimilé en Europe mais inconnu de l’islam et des civilisations islamiques : la séparation du public et du privé, du spirituel et du temporel, du politique et du religieux, de Dieu et de César”. Là encore, c’est complètement faux. La laïcité est un concept qui n’a pas son équivalent en anglais, en allemand, en espagnol, et qui reste incompréhensible hors de nos frontières. Manifestement, Marion Maréchal n’a lu ni Emile Poulat, ni Jean-François Colosimo (6). Elle a oublié que l’Iran et la Turquie ont acclimaté à leur manière la laïcité au XXème siècle (7). Elle n’a pas pris le temps de lire le dernier ouvrage de Gabriel Martinez-Gros (8) qui fait l’histoire de la séparation des pouvoirs politique, militaire et religieux dans l’islam médiéval. Bien entendu, l’unité de foi dans l’islam n’implique pas plus que dans le christianisme l’unité religieuse et encore moins l’unité politique.

Les inventions pures et simples

Affirmer que la laïcité est trop faible pour arrêter le terrorisme djihadiste est une accusation privée de sens. La laïcité est un principe fondamental selon lequel l’Etat, situé hors de toute référence et emprise religieuse, établit et garantit la liberté de conscience et la liberté de culte. En conséquence, la neutralité est imposée aux fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions. La lutte plus ou moins efficace contre le terrorisme et les entreprises subversives procède, quant à elle, du principe selon lequel l’exercice des libertés publiques s’arrête quand l’ordre public est troublé. La lutte contre le terrorisme pose par conséquent le problème de l’efficacité des services de police…

Éric Zemmour invente par ailleurs un “devoir de discrétion” des religions dans l’espace public qui, malgré les guillemets, ne figure pas dans la loi de Séparation (9). Les réunions pour la célébration du culte sont publiques et restent placées sous la surveillance des autorités (article 25) et les réunions politiques sont interdites dans les lieux de culte (article 26) mais les manifestations extérieures du culte, telles que les processions, sont autorisées dans le respect des lois et des règlements (article 27).

Ce n’est pas la faiblesse des principes qui est en cause, ni le laxisme législatif mais la volonté gouvernementale à faire appliquer la loi. Mettre en doute les principes de la République, c’est instiller l’idée qu’il faudrait les laisser de côté pour vaincre l’islamisme et pour éliminer l’islam. Or ces principes sont ceux de l’Etat de droit démocratique alliant la souveraineté populaire et les libertés publiques. Les fermetures de mosquées, les expulsions d’imams et les dissolutions d’associations cultuelles peuvent se faire et se font dans le cadre de notre “pays légal”, là encore producteur d’effets très réels. Attaquer l’islam en tant que tel, comme le fait régulièrement Éric Zemmour, comme y incite Marion Maréchal en cultivant le thème d’une guerre entre civilisations, c’est prendre la pose de l’intransigeance tout en laissant planer un doute sur les intentions cachées dans ces diatribes. Ou bien on cultive les passions et les haines en vue d’une rentabilité immédiate en termes de notoriété ou d’électorat mais sans vouloir la guerre dont on parle. Ou bien on prépare l’opinion publique au viol délibéré de l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui stipule que “nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses…”.

Veut-on cela, et l’extrême violence qui en résulterait ?

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(1) Cf. le numéro 1198 de “Royaliste” : La France, la chrétienté, la République.

(2) Cf. “Le Figaro” : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/eric-zemmour-la-republique-n-est-pas-exactement-la-france-mais-personne-ne-veut-le-reconnaitre-20201030 et https://www.lefigaro.fr/vox/politique/marion-marechal-ce-ne-sont-pas-les-valeurs-de-la-republique-qui-sont-attaquees-mais-bien-les-valeurs-francaises-20201022

(3) Cf. sur ce blog : http://www.bertrand-renouvin.fr/eric-zemmour-devant-son-destin-chronique-154/

(4) Gabriel Martinez-Gros, L’empire islamique, VIIème-XIème siècle, Passés composés, 2019.

(5) On trouvera un bref rappel historique dans la chronique précitée que j’ai consacrée à Éric Zemmour.

(6) Émile Poulat, Notre laïcité publique, Berg international, 2003 et Jean-François Colosimo, La religion française, Cerf, 2019.

(7) Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terres d’islam, Fayard, 2008.

(8) Gabriel Martinez-Gros, op. cit. Chapitre VI. Deuxième vie : le calife se sépare de la guerre et de la religion 780-900.

(9) Emile Poulat, avec le concours de Maurice Gelbard, Scruter la loi de 1905, La République française et la Religion, Fayard, 2010.