Cette année, l’Espagne ne connaîtra pas de trêve des confiseurs. On le savait depuis que la date des élections législatives avait été fixée au 20 décembre par un Mariano Rajoy pensant peut-être pouvoir compter sur les votes de ceux qui croient encore au Père Noël… Mais ce début de semaine éclaire d’une lumière crue cette nouvelle phase de la vie politique espagnole que d’aucuns assimilent déjà à une nouvelle « transition » démocratique – on rencontre aussi, parfois, les termes de « régénération » ou de « restauration 2.0 », selon que l’on soit optimiste ou pessimiste au sujet de l’issue du processus.

La première nouvelle d’importance qui nous parvient est celle du prolongement de “l’agonie politique d’Artur Mas”, le président sortant de la Generalitat de Catalogne. Un petit parti nationaliste appartenant à la gauche radicale, la Candidature d’Unité Populaire (CUP) – pour laquelle le socialisme ne peut se réaliser que dans une Catalogne indépendante – a décidé de remettre à encore plus tard – au moins au 3 janvier – sa décision finale de soutenir ou pas l’inoxydable président. Le choix est cornélien, pour cette toute petite formation, dont l’aide semble indispensable lors du vote d’investiture du nouvel exécutif régional espéré pour bientôt par le chef du parti de centre droit Convergencia. C’est que soutenir un élu de la bourgeoisie catalane éclaboussé par des affaires de corruption pourrait détourner pour longtemps du chemin vers l’indépendance une bonne partie du peuple !

C’est, du reste, pour cette raison que le roi d’Espagne – le « chef de l’État », comme dirait Pablo Iglesias, bien décidé à régler un jour son sort à une institution restaurée par Franco – a insisté, quand il a présenté ses vœux de Noël, sur l’unité du pays. Philippe VI, s’exprimant depuis la salle du trône de son palais madrilène a réaffirmé sa légitimité historique et dynastique et rappelé ce que l’unité nationale pouvait avoir de bon autour d’un symbole modérateur. Ce lundi 28 décembre, toutefois, le leader de Podemos a cru bon d’affirmer qu’il voyait dans cette défense et illustration de « l’Espagne » plutôt que de « ses gens » une négation de ce qui devrait être, pour lui, au cœur des préoccupations des responsables politiques : les terribles conséquences sociales de la crise que nous vivons. Et de signifier que Podemos est décidé à passer à l’action. Ses nouveaux élus proposeront très rapidement au Congrès des députés un projet de « loi d’urgence sociale », baptisée « loi 25 » (en référence à l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui stipule que « toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaire » – dont nous pourrions aussi, peut-être, nous inspirer !).

Ses ennemis y voient une manœuvre de diversion. Le « líder » de Podemos se trouve peut-être, en effet, un peu trop sous influence du très populaire maire de Barcelone Ada Colau et d’autres nationalistes de la gauche catalane avec qui il a accepté de faire campagne commune contre la promesse de défendre l’idée d’un référendum d’auto-détermination pour la Catalogne. Mais il semble impossible de le faire accepter par le PSOE, car aucun dispositif constitutionnel ne le permet actuellement. Une majorité des Espagnols, du reste, y est opposée. Il n’y a donc, au niveau national, que des coups à prendre avec de telles promesses… Où est donc passé le Pablo Iglesias fédérateur de larges pans des classes moyenne, et, il y a peu, redevenu très légaliste vis-à-vis d’une constitution de 1978 dont il a récemment salué les bienfaits, alors que nombre de ses compagnons n’y ont longtemps vu qu’un « cadenas » ? Pablo Iglesias serait-il devenu l’otage de ses alliés ? À moins que Podemos n’entame une nouvelle mutation ?

L’intégrité territoriale, on le sait aussi en France, est un sujet grave. Au cours de la conférence de presse qui a suivi son entrevue avec Mariano Rajoy, Pablo Iglesias a lâché une petite phrase qui me paraît anticiper un coup de ces billards à trois bandes qui permettent d’identifier les grands politiques. En cas de blocage dans le processus de recherche d’un nouveau Premier ministre, Pablo a affirmé que Podemos pourrait avoir « beaucoup de chances de gagner » de nouvelles élections. La « nouvelle politique » pourrait finalement ressembler plus qu’il ne le faudrait à cette « vieille politique » que les Espagnols cherchent à séparer, depuis un siècle, dans le sillage d’un José Ortega y Gasset.

Christophe BARRET