Depuis qu’il est né, Podemos a donné la priorité au combat culturel théorisé par Antonio Gramsci. Mais son récent ré-ancrage à gauche l’a mis à mal car, en politique, nécessité fait toujours loi.

Le problème, avec Gramsci, c’est que la révolution n’est jamais pour demain mais toujours pour après-demain. Les jeunes dirigeants de Podemos, il est vrai, ne sont pas pressés. La jeunesse de ses cadres et celle de ses électeurs ont été mises en avant par Pablo Iglesias dans son discours prononcé au cœur d’une soirée électorale bien amère, le 26 juin dernier. Mais c’était bien là le seul réconfort que le líder pouvait donner à ses troupes.

Le Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy est sorti victorieux du scrutin, remportant quatorze sièges de députés de plus qu’au soir du 20 décembre. Et le drame vire presque au cauchemar, pour les militants de Podemos. Ils doivent reconnaître que c’est l’intransigeance de leur chef qui est aussi à l’origine de ce désastre. En février dernier, au sein du Congrès des députés, le parti des Indignés a voté contre la nomination du socialiste Pedro Sánchez au poste de Premier ministre. Dès lors, était assurée la prolongation, au premier plan, de la vie politique d’un Mariano Rajoy qui sort aujourd’hui renforcé des nouvelles élections législatives. Certains proches conseillers de Podemos, dont l’ancien député européen de la formation Carlos Jiménez Villarejo, avaient en vain tenté de faire accepter à Pablo Iglesias l’idée que la priorité était bien de chasser le PP du pouvoir. Le jeune homme, dont on déplore parfois l’esprit trop emporté, n’avait alors pas suivi les conseils du vieux vétéran du Parti communiste espagnol (PCE), qui privilégiait l’investiture d’un gouvernement socialiste, même minoritaire.

Pablo Iglesias a, cependant, quelques raisons d’être fier de l’œuvre accomplie, depuis deux ans. Avec ses cinq millions d’électeurs, l’alliance conclue avec Izquierda Unida – dont le PCE est la principale composante – semble bien installée dans le paysage politique. Elle est arrivée en tête au Pays Basque et en Catalogne alors que, dans toutes les autres régions autonomes, c’est le PP qui domine. Le Parti socialiste de Pedro Sánchez n’est arrivé en tête nulle part. Les villes gérées depuis un an par Podemos et ses alliés n’ont, du reste, pas à pâlir de leur gestion. Madrid a, par exemple, réussi à réduire une partie de sa dette. Aujourd’hui, la perspective qu’une petite cure d’opposition ne ferait peut-être pas de mal à tous ces très jeunes élus entrés au Congrès de députés. Ils n’y apprendront que mieux le travail parlementaire.

Mais, il n’empêche ! La guerre pour la conquête de l’hégémonie culturelle, telle qu’elle avait été théorisée par Antonio Gramsci puis reprise par les philosophes du politique Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, semble être bien plus longue et difficile que prévu, voire impossible. Podemos n’est pas qu’une simple traduction politique du mouvement des Indignés de 2011, mais la concrétisation d’un projet plus ancien de rénovation de la gauche radicale. (1) Le combat culturel pour la conquête du sens commun, en dehors de tout ancrage préexistant, fait partie de son ADN. Aussi Íñigo Errejón, numéro deux et théoricien du parti, avait-il d’emblée pris fermement position contre une alliance avec IU qui revient de facto à s’inscrire dans une dichotomie gauche droite classique. Pour certains, Podemos peut y perdre son âme.  Mais Pablo Iglesias n’avait pas le choix. Pour conquérir le pouvoir dans les plus brefs délais, comme cela était aussi prévu, il fallait un accord permettant le fameux « sorpasso », le dépassement du Parti socialiste. Ainsi voit-on s’opposer, depuis quelque temps, les « péronistes » partisans d’Íñigo Errejón et les « communistes » proches de Pablo Iglesias. Dès le 27 juin au matin, un groupe de militants proche de lui dénommé Pueblo, Patria, Podemos a donc publié un texte au vitriol condamnant le tournant tactique. A l’origine de ce mouvement d’humeur : le constat de la perte d’un million d’électeurs, par rapport à ce que les résultats du scrutin de décembre pouvaient laisser escompter. En fait, nombre d’électeurs modérés ont probablement été effrayés. Mais par quoi ?

Le rapport aux institutions politiques est problématique, pour la nouvelle alliance. Izquierda Unida est ouvertement républicaine tandis que le programme de Podemos ignore sciemment la question. Aussi a-t-on assisté à quelques altercations, dans le meeting, au sujet de la présence – parfois tolérée, parfois pas – de drapeaux de la Seconde République (1931-1939). Il peut aussi sembler que le programme économique soit peu crédible. Le PCE s’est récemment prononcé pour la rupture avec les institutions européennes et l’abandon de l’euro. Mais Podemos a fait prévaloir, au sein de l’alliance, la promotion de la démocratisation des premières – notamment la Banque Centrale Européenne… – et la sauvegarde de la monnaie commune. C’est que, pour rester fidèle au sens commun tel que l’entend Gramsci, il ne veut pas heurter les représentations de la majorité des Espagnols de la rue, encore majoritairement européistes. On touche là une autre limite de la défense, coute que coûte de la seule approche gramscienne du combat politique.

Faute de programme clair, Pablo Iglesias a pu, par ailleurs, désarçonner ses électeurs en se montrant favorable à une entente avec les socialistes afin de former un nouveau gouvernement. Et voilà tout de go le líder déclarant que José Luis Zapatero a été le meilleur Premier ministre de la démocratie, alors qu’il avait jusque-là toujours condamné sa politique. Cela rend Pablo Iglesias bien peu différent des hommes politiques traditionnels qu’il prétend remplacer. Trop de Gramsci tue Gramsci. Si Pablo Iglesias n’est pas capable de clarifier sa tactique et de fixer un nouveau programme, son autorité pourrait à terme être remise en cause.

 

Christophe BARRET

 

(1) Voir mon livre : Podemos, Pour une autre Europe, Éd. du Cerf, 2015.