Un bonheur, dit-on, ne vient jamais seul. Tel n’est pas le cas en politique, où les joies (ne parlons pas du bonheur qu’elle ne saurait viser) sont presque toujours fugitives… Ainsi, celle suscitée par le succès de François Mitterrand fut obscurcie dès le soir du 8 Mai chez ceux qui eurent à la fois l’avantage et l’inconvénient de rencontrer des personnalités représentatives du Parti socialiste. Quelle confusion entre la victoire de François Mitterrand et celle du « Parti », et tant de hâte à « toucher les dividendes » ! Dans les esprits, la dissolution était acquise et la revanche à portée de la main.

DOUBLE ÉCHEC

Rien ne permet d’affirmer, cependant, que le Parti socialiste a imposé un choix conforme à ses intérêts, ou que le président de la République a abusé l’opinion tout au long de la campagne en évoquant une ouverture qu’il n’avait pas l’intention de faire. Sur le plan gouvernemental, cette ouverture était conjointement préparée depuis plusieurs mois par l’Elysée et les centristes, certains devant se rallier entre les deux tours (ce qui eut lieu), d’autres choisissant de quitter la coalition de droite après la campagne. Cette seconde phase du rassemblement de type nouveau qui, devant procéder de la réélection de François Mitterrand, a échoué en raison des hésitations et finalement du refus des personnalités centristes et gaullistes pressenties. Celles-ci ne sauraient en effet feindre la surprise, reprocher à l’Elysée et à Matignon des tentatives de « débauchage » ou invoquer la dignité offensée : la longue préparation de cette alliance souhaitée de part et d’autre exclut toute manœuvre de récupération brutale et toute hypocrisie dans la démarche du Président.

Sous l’égide de Michel Rocard, la composition du nouveau gouvernement a reflété ce premier échec : un air de restauration, une ouverture esquissée sur le plan ministériel et précisée dans la répartition des secrétariats d’Etat, ont provoqué notre déception et celle de très nombreux Français, et donné l’impression, justifiée par la suite des événements, que nous avions affaire à un gouvernement de transition. Dès lors que la participation de centristes et de gaullistes au gouvernement faisait défaut, la dissolution devenait difficilement évitable. Certes, nous en avions contesté le principe, au nom de la distinction entre le président-arbitre et la représentation nationale, et il est clair que des élections législatives anticipées répondaient au vœu du Parti socialiste. Mais un gouvernement a besoin d’une majorité parlementaire stable. Valéry Giscard d’Estaing n’annonçait qu’un soutien à la carte, donnant un pouvoir décisif à des groupes hostiles à nombre de mesures souhaitées par François Mitterrand, et qui auraient empêché la mise en œuvre d’un projet politique cohérent. Regrettable, la dissolution de l’Assemblée nationale constitue un deuxième échec, qui était contenu dans le premier.

OBJECTIFS

Alors que la campagne présidentielle s’était déroulée selon une logique implacable, les scénarios établis pour ses lendemains ont été sérieusement modifiés. On attendait une ouverture du côté centriste. C’est au contraire le Parti socialiste qui, sûr de sa victoire mais manifestement décidé à lui donner des limites, offre un nombre important de circonscriptions à des personnalités qui lui sont extérieures. Parlant d’une seule voix à Paris comme en province, et répondant manifestement à la volonté de l’Elysée, il tente aujourd’hui de favoriser la recomposition annoncée du paysage politique. Nous avons trop souvent dénoncé le désir d’hégémonie des socialistes (encore une fois dans ce même numéro) pour ne pas souligner ce fait positif, qui contraste avec l’égoïsme sacré qui s’était exprimé lors de la préparation des élections de 1986.

Il reste que, pendant la campagne pour les législatives, cet appel au rassemblement aura une portée plus faible que prévu. Malgré ses velléités, et pour la seconde fois, le CDS n’a pas eu le courage de saisir la chance qui lui était offerte de mettre fin à des alliances paradoxales et de trouver son autonomie. A une belle aventure vécue dans la fidélité retrouvée à sa tradition originelle, la direction centriste a préféré le confort provisoire d’une coalition électorale hâtivement rafistolée, déjà minée par la guerre des chefs et point à l’abri de compromissions avec le Front national.

La recomposition du paysage politique sera plus longue et, du côté de la droite, plus douloureuse encore que prévu. Après le choc de l’élection présidentielle, il faudra un nouveau choc électoral, qui aurait pu être évité mais qui nous oblige à faire de nouveaux choix, dans l’espoir, renouvelé, d’une nouvelle donne politique.

Selon quels critères ? Pas plus qu’aux élections de juin 1981 et de mars 1986, nous n’accorderons de soutien global et exclusif à un seul parti. Dans la fidélité à l’esprit de rassemblement et d’ouverture, nous soutiendrons celles et ceux qui s’inscrivent explicitement sous l’étiquette de la majorité présidentielle – qu’il s’agisse de socialistes, de centristes décidés à l’ouverture, de gaullistes authentiques, en privilégiant les candidats qui auront à affronter directement le Front national.

Selon quels objectifs ? Ils n’ont pas changé depuis que nous avons souhaité une nouvelle candidature de François Mitterrand et activement soutenu celle-ci :

– nous souhaitons que le Parti socialiste sache dominer sa victoire et poursuive, lorsqu’il sera majoritaire à l’Assemblée, la politique d’ouverture dans laquelle il semble vouloir s’engager.

– nous souhaitons que le probable remaniement ministériel qui suivra les élections exprime pleinement le projet de rassemblement et d’unité qui fut au centre de la campagne du président de la République.

– nous souhaitons qu’après tant de mois de campagne, notre pays soit enfin gouverné de façon cohérente, selon une visée à long terme, et dans le souci retrouvé du bien commun.

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Editorial du numéro 494 de « Royaliste – 26 mai 1988