Nous voici, depuis octobre, dans une situation insaisissable, imprévisible, crispante, faite de conflits qui éclatent, couvent, se déplacent et renaissent, partiels mais perturbant l’activité de certaines grandes villes ou du pays tout entier. Comme beaucoup d’entreprises, notre journal et notre mouvement sont sévèrement touchés : journaux, invitations et circulaires qui n’arrivent pas, lettres et chèques dont nous sommes privés depuis bientôt quatre semaines …

En de tels cas, la tentation est forte de désigner les grévistes à la vindicte publique, ou de voir dans les désordres l’effet d’un complot. Ainsi François Périgot, président du CNPF, dénonce une volonté délibérée de « sabotage » de l’économie française. N’exagérons rien. Trop faible pour une si vaste entreprise, la CGT ici visée se contente d’entretenir des conflits qui ne sont pas sans motifs sérieux. Quant aux trotskystes, ils ont comme toujours bon dos. Dans la coordination des infirmières, comme naguère dans celles des étudiants et des roulants de la SNCF, ces militants acharnés agissent comme des « prestataires de services », incapables par eux-mêmes de déclencher de vastes mouvements. Acteurs mineurs mais efficaces de certains conflits sociaux, ils servent surtout à innocenter les gouvernements de droite, ce qui est banal, mais aussi certains ministres de gauche, ce qui l’est moins.

Sous peine de graves déconvenues, on ne saurait rechercher plus longtemps les causes du malaise social dans la volonté de nuire, même si elle est manifeste à la CGT, ou dans les surenchères de l’extrême-gauche. La raison principale des grèves est toute simple. Comme tout le monde, les salariés du secteur public lisent les journaux et regardent leur compte en banque. Ils ont appris que le taux de croissance atteindrait 3 ,8% cette année, ils savent que les profits des entreprises ont considérablement augmenté, de même que les recettes fiscales de l’Etat. Et même s’ils sont indifférents à la macro-économie, ils connaissent le montant des salaires inouïs versés à certaines personnalités du secteur public, et ont entendu parler des batailles qui opposent les groupes capitalistes, en vue desquelles des sommes colossales sont mobilisées.

Dans le même temps, la politique de rigueur salariale continue de peser, et si l’augmentation des prix est aujourd’hui modérée, les salariés modestes voient se renchérir les produits qu’ils achètent avec les crédits très chers que les établissements financiers proposent à grand renfort de publicité. Des salaires médiocres, un endettement croissant (il a doublé entre 1983 et 1986), des conditions de travail dégradées : voilà qui contraste singulièrement avec l’aisance de l’Etat, la richesse des grands groupes privés, les privilèges financiers de quelques particuliers. Outre les raisons générales que je· soulignais il y a quelques mois, il y a là des motifs précis et immédiats de se révolter, et on comprend que le président de la République ait souligné à diverses reprises la légitimité des diverses revendications exprimées.

Face à cette situation, l’attitude du gouvernement est déconcertante. Epris de réalisme, il n’a pas vu grandir la contradiction majeure entre la bonne santé financière et le maintien d’une politique de rigueur salariale. Expert auto-proclamé de la « société civile », il n’a pas perçu sa révolte latente. Soucieux de bonne gestion, il ne parvient pas à dominer de très classiques conflits. Faute de pouvoir s’en tenir à sa rigidité première, il ne cesse depuis un mois de concéder au coup par coup, avouant ainsi une faiblesse qui suscite de nouvelles revendications. Erreurs de manœuvre dans les négociations, fautes psychologiques à l’égard des grévistes, improvisation face à des conflits prévisibles : le gouvernement se comporte comme s’il voulait attirer les coups.

PROJET

« Le » gouvernement ? Bien entendu, tous ses membres n’ont pas démérité, et son bilan n’est pas totalement négatif : vote du revenu minimum, impôt sur la fortune, accent mis par le Premier ministre sur la souveraineté nationale, juste dénonciation de l’appauvrissement de l’Etat sont autant de points dont il faut se féliciter. Ni cynique, ni incompétent, ce gouvernement déçoit souvent, et s’empêtre. Pourquoi ?

Sans doute en raison d’une erreur initiale, qui fut de préférer une gestion économique et sociale au jour le jour à la définition d’un véritable projet. Entre un « programme » porteur d’une espérance de changement radical, et la fausse sécurité du « pragmatisme », il y a pourtant place pour la définition d’une perspective d’ensemble. Le gouvernement ne l’a pas explicitement tracée, soit par conviction, soit parce qu’il souffre, depuis 1983, d’une sorte de complexe à l’égard des visées ambitieuses. Mais quand un pays ne connaît pas le chemin qu’il doit suivre, et se demande si le gouvernement sait où il se trouve, il n’est pas surprenant que certains prennent des avantages immédiats, selon l’occasion qui se présente et la pression qu’ils sont en mesure d’exercer. Rompant avec la fausse facilité de la gestion à court terme, l’existence d’un projet économique et social aurait permis d’anticiper le mouvement revendicatif et d’éviter qu’il ne se radicalise, en désignant clairement la nature des contraintes et le champ du possible.

A l’urgence d’une politique sociale d’ensemble, il faut en effet ajouter la mise en œuvre d’une autre politique économique. Il est tout de même violent qu’un gouvernement socialiste donne autant de gages à la très néfaste « orthodoxie » libérale, en donnant pour seule perspective le « maintien des grands équilibres ». Or il s’agit seulement d’équilibres financiers qui provoquent d’insupportables déséquilibres sociaux et des déséquilibres économiques désastreux. La dégradation rapide de nos échanges industriels avec l’extérieur (+ 97 milliards en 1984, – 10,3 milliards en 1987) est à cet égard un signe d’autant plus inquiétant que le « marché unique », hier mythifié, et depuis peu regardé avec une inquiétude justifiée, se traduira par une concurrence accrue entre grands pays industriels. A la morale pernicieuse de l’austérité, si profitable aux jeux spéculatifs et à la politique de puissance des groupes financiers, il faut très vite préférer une politique économique, fondée sur des choix industriels à long terme. Nous avons perdu trop de temps.

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Editorial du numéro 503 de « Royaliste » – 24 novembre 1988