A la longue liste des ouvrages qui nous aident à comprendre les Etats-Unis, j’ajoute deux études, discrètement publiées, et aujourd’hui ignorées. L’une a été rédigée par un  philosophe, qui me l’avait indiquée au fil d’une conversation sur … l’Allemagne. J’ai découvert l’autre, signée par un historien, en parcourant une table des matières.

Le philosophe, trop peu connu, s’appelle André Dorémus, et l’historien, Pierre Nora. Je prends la liberté de les réunir dans un même article parce qu’ils ont plusieurs points communs.

Ces deux Français ont une connaissance approfondie des Etats-Unis, et publient leurs réflexions pendant la même période : au milieu des années soixante, en pleine guerre froide, mais sans que la rivalité entre l’Est et l’Ouest altère les jugements et frappe de désuétude les conclusions. Au contraire. Les deux documents que je résume et cite, faute de pouvoir les publier intégralement en raison de leur longueur, témoignent d’une intelligence de l’ensemble du phénomène américain qui nous permet, me semble-t-il, de mieux le saisir dans son actualité, dix ans après la fin de la confrontation entre le « monde libre » et le « camp socialiste ».

*

Proclamée à tous vents, la « victoire » des occidentaux, donc des Etats-Unis, semble permettre l’unification d’un monde désormais soumis aux lois du Marché. Cette opinion commune aux élites américaines et ouest-européennes procèdent d’analyses convergentes : tandis que les dirigeants européens considèrent les Etats-Unis comme un prolongement tellement réussi de l’Europe qu’ils seraient devenus le modèle et l’idéal de celle-ci, les Américains sont persuadés que leurs modes de vie et de production valent pour le monde entier – l’effondrement du système communiste transformant cette conviction en évidence.

Or cette conception unifiée et unifiante des relations entre l’Europe et les Etats-Unis semblait déjà problématique à Pierre Nora et à André Dorémus, en un temps où la solidarité avec les Etats-Unis semblait répondre, pour la plupart des intellectuels non-communistes, à une nécessité vitale. Pour leur part, nos deux observateurs n’hésitaient pas à relever des divergences, des antinomies et des points de rupture portant sur l’essentiel : identité, manière d’être, modes d’existence dans le monde, conceptions de l’espace et du temps, vision de l’histoire et regard sur l’homme.

Mémoire et oubli.

Commençons par le plus connu, ou qui paraît tel : la terre d’émigration, la conquête de l’Ouest, mille fois évoquées par le cinéma. Ces images nous sont familières, mais les réalités qu’elles reflètent ne le sont pas. Les Etats-Unis ne sont pas un « pays d’immigration », comme tant d’autres, car l’immigration est constitutive de leur sociologie et de leur histoire :

« Ils [les immigrants] n’ont pas infléchi par un apport extérieur la signification d’un passé qui préexistait à leur arrivée. D’où qu’ils soient, c’étaient des « immigrants » et la généralité du terme dont on uniformise le nouveau venu prouve l’américanisme du point de vue. Une société fondée sur des principes a besoin de se différencier dans les faits. Mais le bagage mental des différentes minorités est ici moins important que le magasin où la majorité s’approvisionne : la mémoire collective américaine est une mémoire d’adoption. » ( P.N., 63).

Cette mémoire a été constituée au 19ème siècle, lorsque les diverses écoles historiques (providentialiste et puritaine,  naturaliste et patricienne, nationaliste et romantique) ont été réunies dans une histoire officielle qui a fourni l’idéologie des célébrations du Centenaire de la naissance des Etats-Unis : « (…) discours, manuels et publications officielles offrent aux grandes vagues d’immigrants au passé brutalement interrompu, l’attrait d’un passé continu, nécessaire et sans faille, un enchaînement majestueux de causes et d’effets naturels marqué d’une éternelle nouveauté, un passé dont la vertu essentielle, depuis les premiers pionniers et les Pères Fondateurs, était d’apporter la promesse et l’explication de la supériorité de leurs descendants. » (P.N., 61).

Cette vision normalisée d’une histoire linéaire contredit totalement  notre conception de l’histoire : « Le temps de l’Europe est celui des continuités rompues, nous vivons une durée qui plonge « dans la nuit des temps », intimement marquée par la notion de cycle. Le temps américain, qu’il soit habité par une productivité divine, naturelle, ou mécanique, est à sens unique. Il peut connaître des arrêts ou des accélérations, il ignore les naissances et les renaissances, les grandeurs et les décadences. La succession des empires et des dynasties, la numérotation des régimes et des républiques lui sont étrangères. L’Amérique ne se recommence pas ». (P.N., 61).

Et l’historien français d’observer que ses collègues d’outre atlantique sont voués à un rôle de second plan car une interprétation statique de l’histoire favorise l’impérialisme des nouvelles sciences sociales (psychologie, sociologie) qui portent sur les traits généraux et particuliers de l’american way of life, plus intéressants à examiner que la matière historique. Encore faut-il préciser que cette matière n’est pas historique au sens européen du terme : l’historiographie américaine ne relève pas du domaine de la connaissance, et ne s’inscrit pas dans une problématique de la vérité et de l’erreur : le passé est un bloc, qui forme le socle de l’identité américaine – laquelle doit toujours être contée de la même manière afin que les immigrants récents s’intègrent aux plus anciens pour construire l’avenir commun.

C’est pourquoi l’exigence du Nouveau doit toujours s’accompagner d’une référence au passé : par exemple la « Nouvelle frontière » chère à Kennedy. Le passé américain n’est pas examiné, réévalué, mais vécu à travers une succession d’images répétitives – celle du cinéma, des hauts lieux de la nation – destinées à la consommation de masse : « La fonction mythologique est donc la conséquence naturelle de cette mémoire immigrée et son attribut le plus nécessaire » (P.N., 64). Comme les pires événements (la guerre civile) finissent par être présentés comme des romances (la guerre civile, selon Autant en emporte le vent) cette histoire est heureuse, et même doublement  puisque les Américains célèbrent deux âges d’or : le passé imaginaire américain auquel il n’ont pas participé, le passé d’une Europe imaginaire dont ils ont été exclus.

Cet âge d’or européen, tel qu’il est rêvé par les Américains, n’est pas une reconstitution procédant d’un tri entre les bons et les mauvais souvenirs – ces derniers étant effacés. A proprement parler, il n’y a pas ou plus de mémoire américaine de l’Europe, mais un oubli ou un rejet volontaire de ce qu’il fut et de ce qu’elle est. André Dorémus commence son article par l’examen de cette donnée qui nous permet de comprendre comment le destin de l’Amérique s’articule à l’histoire du monde : « Le propre de l’Amérique – cas unique dans l’histoire – est d’être tout le contraire de l’irruption du cosmique dans l’histoire : la volonté délibérée de quitter l’histoire pour la refaire accordée au monde. » (A.D., 52). Ce point est capital car l’histoire en tant que telle est une création humaine librement continuée, alors que la conception destinale implique la fatalité (le fatum de la Rome païenne), le déterminisme ou la mission assignée une fois pour toutes et à jamais. En ce sens, l’Amérique est étrangère et hostile au souci proprement politique : « Sa volonté politique se nie comme spécifiquement politique parce qu’elle ne s’affirme ni en son principe, ni en son départ du moins, face à telle ou telle entreprise particulière, mais face à toutes les entreprises politiques tentées jusque-là, et comme la croyance à la possibilité d’édifier une cité terrestre par la seule maîtrise de la nature. » (A.D., 53).

La mentalité collective américaine est tout aussi délibérément anti-historique, d’une manière qu’il faut préciser : « Non seulement les premiers Américains ont oublié l’histoire de l’Europe, mais ils ont voulu l’oublier : leur volonté fut de construire une histoire sans histoire, une sorte de cité intemporelle, réduisant l’histoire européenne à une suite d’accidents scandaleux pour la raison, accidents au regard de la réalité qui avait bien plus d’épaisseur, du moins à cette époque-là : la nature.

« Le rôle capital que la religion a joué dans les débuts de l’Amérique – un mélange de puritanisme centré sur le dialogue individuel de l’âme avec Dieu, et d’une sorte de religion naturelle qui substituait le cosmos au temps et à l’autorité des dieux -, avec sa fonction de justification de la mission que se sont donnés les Américains, ajoute encore à la compréhension de la croyance que ceux-ci ont eue de pouvoir construire une cité idéale.

Ainsi s’organisent les trois éléments de cette anti-histoire qui est aussi une reprise de l’histoire : on construira une cité entièrement neuve ; en s’appuyant sur la seule raison qui permettra de réaliser enfin dans les faits ce que les idéologies n’ont fait que maintenir au niveau d’images pour lesquelles les hommes s’entre-tuaient ; la maîtrise de l’homme sur la nature remplacera le conflit entre peuples. » (A.D.,  53-54).

Cependant, Pierre Nora précise que le rejet américain de l’histoire n’a pas eu lieu immédiatement et d’un seul coup. Longtemps, l’explication des événements marquants s’est faite par une acclimatation des modes explicatifs européens, qu’il s’agisse de l’idéologie de la Frontière, des débats sur les causes de la guerre civile ou sur le New Deal. Mais ces interprétations ont été systématiquement récusées dans les années cinquante : la Révolution américaine a été interprétée comme un enracinement des Américains, et non plus comme un bouleversement, la société coloniale a été regardée comme une dissolution des archétypes européens, le « mythe » du siècle des Lumières a été dénoncé et le New Deal est présenté comme un mouvement salutaire pour l’entreprise et pour le capitalisme, et non plus comme un mouvement à vocation socialiste.

André Dorémus fait le même constat, et élargit la perspective de l’historiographe : « La gageure de l’établissement des Etats-Unis d’Amérique hors de l’histoire s’ordonne à un retour au cosmique, à un cosmique comme purgé de lui-même de sa propre histoire, de sa création, de sa genèse et somme toute de la genèse de l’homme. L’espace est la vocation naturelle de l’Américain, comme c’est aussi sa vocation d’apporter au monde le premier type d’homme véritable, le premier avant tous les autres. L’histoire de l’Europe est pour l’Américain la préhistoire de l’organisation de la planète. L’Ancien Monde est marqué au coin de l’infini – cf. la Crisis de Husserl – auquel il ordonne son sens depuis qu’il l’a dissocié du cosmos ; le Nouveau Monde comprend sa tâche comme la prise en charge ou la reprise du cosmos détaché de son sens ». (A.D., 56).

Aussi l’Amérique se pense-t-elle comme le contraire de la barbarie – à laquelle seraient encore et toujours reliées les sociétés européennes – comme la civilisation elle-même. Mais l’Amérique qui entretient avec bonheur sa relation à un passé définitivement fixé, qui devrait être soulagée de cet arrachement à l’Europe barbare, vit dans l’inquiétude sur ses vastes espaces.

Inachèvement

Les Américains vivent leur entreprise collective sur le mode de l’inachèvement :  « L’Amérique n’est ni se conçoit achevée ; elle se veut au contraire délibérément un unfinished business, et une certaine confusion est ainsi entretenue entre la construction de l’Amérique et la réalisation de la cité idéale. Aussi, de son point de vue, porter atteinte à une certaine conception du monde est directement porter atteinte à l’existence même de l’Amérique. Toute l’histoire et tout le drame des U.S.A. au terme de cette histoire tiennent tout entiers dans la contradiction initiale où ils se sont enfermés d’avoir voulu se construire à partir de principes universels, mais avec un esprit empirique. Les Founding Fathers ont voulu faire les choses bien, ils ont voulu le meilleur pour leur pays, mais ils l’ont voulu empiriquement, acceptant de concevoir la réalisation définitive comme une chose lointaine, les principes sur lesquels ils s’appuyaient s’invertissant pendant ce temps en idéal à réaliser, idéal où s’identifiaient ainsi l’Amérique à faire et l’ordre du monde, un ordre non exempt d’une certaine allure mythique, chargé, à défaut de conviction religieuse, d’une autojustification volontariste : ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour le monde, et réciproquement ». (A.D., 57).

C’est de cette contradiction initiale entre l’empirisme radical et la mythologie américaine que procèdent les contrastes violents qui marquent les Etats-Unis :

– Cette société inachevée est en même temps celle qui cultive la valeur de l’excellence. Cela signifie qu’il faut être le meilleur dans la vie, c’est-à-dire dans le mouvement qui n’a pas pour finalité l’édification d’un pays, mais « la victoire sur la vie, sur la nature, sur les autres » – victoire qui peut être à chaque instant remise en question. Tel est l’idéal de la compétition, qui est naturellement à lié à la conception américaine de l’activité productive : « L’inachèvement est celui de la production, parce qu’il y a toujours du champ devant soi pour produire davantage et différemment. Produire tient lieu de racines. L’existence des Etats-Unis coïncide avec la production de la production. On peut seulement craindre que cette foi en l’inachèvement ne masque en réalité un processus de fuite.»  (A.D., 67).

– Cette fuite se traduit par un activisme débridé, qui se concrétise dans la multiplication des exploits. « On reste plus sensible à la prouesse qu’à la simple mais solide réalisation. On a besoin de prouesse plus que de justice, du culte du héros plus que de sens de la dignité ; il y a dans la sensibilité à la prouesse toute une métaphysique, le mot n’est pas trop fort : c’est une forme de défense contre – et de réfutation de – la médiocrité de la vie, l’absurdité, la déception, la peur ; la cécité aux problèmes humains est en réalité une peur d’affronter le mal en face, de le reconnaître sous toutes ses formes naturelles, absurdité, souffrance, mort. C’est en effet une question inévitable dans ce pays où l’on se réclame tant du sens de la justice, qu’on laisse courir avec tant d’inconscience, pour ne pas dire de cynisme, tant d’injustices qu’on met facilement, trop facilement sur le dos du destin, de la fatalité, ou de l’inachèvement de l’Amérique. Le thème de l’inachèvement sert bien ici de caution ou de justification à cette coexistence de l’idéalisme qu’on profère et revendique, et des irréalisations scandaleuses et délibérées. » (A.D. 67). Le fait que le mouvement de la vie fasse des victimes est considéré comme une chose tout à fait naturelle. L’éthique de la compétition n’est rien d’autre qu’un darwinisme social, une éthique d’inspiration biologique – la référence à la rationalité servant de couverture.

– Le pays cosmopolite par essence est aussi celui qui se pose en nation modèle « Le point où l’on cesse d’être étranger aux Etats-Unis est celui où l’on reconnaît l’université et l’exclusivité du point de vue américain. » (A.D.,  61).

– L’approche empirique, classiquement paradoxale, pose en a priori qu’il faut exclure tous les a priori. Le refus des oppositions duelles, source des conflits qui font horreur aux Américains, les conduit  à inscrire leurs relations avec les autres dans un cadre manichéen . Il ne s’agit pas là d’un comportement psychologique, ou d’une banale affirmation de la volonté de puissance, mais d’une conséquence rigoureuse et dramatique du refus de l’existence historique : « S’étant voulus hors de l’histoire, leur histoire présente est condamnée à être sans milieu. Ils existent littéralement sur le mode du tout ou rien, au niveau des options, des possibilités, des horizons de référence, et au total, dans le temps quotidien, sur le mode mixte du tout et rien (A.D., 61).

La volonté de puissance américaine n’est donc pas le point de départ, mais la conséquence de leur étrange manichéisme : « L’accroissement fabuleux de leur puissance économique, industrielle, technique, militaire est la seule issue de ce tout et ce rien, et en même temps le moyen du réinvestissement de la contradiction dans un processus circulaire. Tout ou rien est le postulat inconscient de leur philosophie pratique, leur pratique du refus de toute métaphysique, de toute religion, de toute idéologie, de tout au-delà, de tout a priori. » (A.D., 61).

Pierre Nora confirme cette analyse :  la foi dans le progrès n’est jamais séparée de la crainte d’un retournement et d’une chute que les historiens américains ont tenté de conjurer en construisant le récit de la mission universelle et progressiste dont les Etats-Unis seraient chargés. Mais la crainte du retournement a été avivée par la crise de 1929 et les deux guerres mondiales :  « Entre la nostalgie d’éternel provincialisme historique et l’irruption frénétique dans l’histoire mondiale, on comprend qu’hommes d’Etat et diplomates américains éprouvent fortement l’absence d’une marge de sécurité, le sentiment d’un engagement total et irréversible, d’une défaite impossible. Les Américains n’ont à choisir qu’entre le folklore et la croisade. » (P.N., 63).

Ces contradictions pratiques se retrouvent dans le mode de pensée américain, qui balance entre les formes simplifiées et simplificatrices d’une idéologie qui est elle-même la conséquence de la religiosité collective. Le refus américain de l’idéologie vient en effet d’une défiance à l’égard de l’homme qui découle sans doute du puritanisme. Ce refus a trouvé sa justification dans la réussite économique et technique, qui prouve aux Américains la vérité de leur empirisme et leur refus de toute transcendance, y compris celle de l’idée même d’Homme.

En Europe, la pensée technique qui émerge au 18ème à travers la crise de la pensée religieuse garde des traits de celle-ci, notamment dans les grands systèmes philosophiques qui vont marquer durablement l’ouest européen – à commencer par le kantisme. Au contraire, la sensibilité américaine qui naît à la même époque se coupe totalement du passé religieux. La pensée américaine paraît frappée d’amnésie : elle se maintient dans le rêve que tout est possible, et ignore l’échec, la mort : « ignorance somnambulique » des contrariétés et des contradictions. « Ce qui cautionne cette pensée, ce qui lui donne le sentiment d’être éveillée, c’est le monde, la nature, la matière, l’énergie, l’espace, la vie, et l’homme vu à travers tout cela, mais ce n’est pas l’homme comme tel, ce n’est aucune idée de l’homme transcendante à l’homme américain ». (A.D. 70).

Religiosité, sensibilité, philosophie de l’homme et de la nature : les Etats-Unis forment un monde cohérent et dynamique, qui fonde sa puissance sur la valeur éminente de la société américaine, laquelle augmente la volonté de puissance américaine.

Comme la puissance américaine est destinée à durer, comme elle est plus puissante que les autres puissances, les Etats-Unis veulent que le monde s’organise en fonction d’eux-mêmes. Mais les Américains assument cette conséquence d’une manière qui n’est ni unilatérale, ni rationnelle : « Cette manière ne peut être que contradictoire parce qu’ils sont pris dans une inversion des rapports entre totalité et élément singulier. Eux-mêmes, cet élément singulier, sont en position de se substituer à la totalité. Le succès de leur empirisme engendre pour eux la tentation de croire qu’ils ont effectivement atteint les objectifs de leur idéalisme. » (A.D., 64).

Cette position de puissance les oblige à penser la totalité du monde, et donc à prendre en considération le temps et l’histoire :

« L’Europe d’un côté et l’Asie de l’autre sont les pôles vivants de référence respectifs du passé et du futur. Athènes et Rome leur offrent deux modèles de destin d’un peuple. Ils s’y réfèrent volontiers, de façon ambiguë d’ailleurs. L’Asie, ce sont les risques, les menaces à l’horizon. Ainsi passé et futur sont comme localisés géographiquement à l’est et à l’ouest du pays ; le temps historique reste somme toute à l’étranger ». (A.D., 65)  Au contraire,  l’Etat communiste a été conçu comme le premier instrument d’une tâche mondiale,  à accomplir par une action située au cœur même de l’histoire. L’idéal marxiste était le régulateur d’une action dans le temps.

Au contraire, pour les Américains, « le seul temps réel est celui des développements techniques, économiques et militaires. Y étant les premiers, ils se sentent en position de maîtriser le temps, de décider de l’orientation de l’histoire. Précision capitale : répugnant à voir les contradictions dans l’expérience, ils ne pensent pas d’abord leurs rapports au monde comme des rapports de rivalité, mais comme une relation identiquement de droit et de devoir pour en résoudre les problèmes matériels posés sous leur forme limite : le chiffre que la population mondiale ne doit pas dépasser, pour que les problèmes liés à sa survie soient susceptibles d’une solution technique, établit symboliquement un axe d’ordonnée pour l’histoire, en fonction duquel nous avons réellement à organiser dès maintenant son abscisse. Cette tâche de redressement de l’histoire, comme s’il s’agissait de relever l’humanité de sa propre histoire, correspond bien à une priorité donnée aux problèmes de totalité sur les problèmes singuliers, nationaux par exemple. Elle correspond aussi à la vocation profonde des Etats-Unis qui, en l’exerçant, incarnent, par-delà deux siècles d’isolement, le rêve dans lequel ils sont nés. Mais l’ambivalence militaire et civile, des projets spatiaux par exemple, indique avec quelle facilité ou quelle nécessité ces vrais problèmes de totalité d’ordre technique se confondent avec la fausse totalité, d’ordre politique, qui résulte de l’inversion de rapport d’un seul pays au monde. [… ] Le projet de maîtrise de l’histoire n’est d’ailleurs que le point où culmine et se fonde sur lui-même le projet de maîtrise de la nature ». (A.D., 65-66)

Mais s’il est vrai que le grand problème de l’avenir concerne le lien organique entre l’humanité et le monde, les Américains ont à cet égard une vision contraire à celle des européens : « Les Etats-Unis n’ignorent pas qu’en théorie ou idéalement le vrai problème serait d’ordonner le monde à l’homme, mais ils croient que nous n’avons pas le choix, que le seul problème réel que nous avons sur nous dès maintenant est d’adapter l’homme au monde, et que s’il existe une possibilité d’ordonner un jour le monde à l’homme, elle passe nécessairement par la nécessité d’ordonner l’homme au monde ; c’est pourquoi ils ressentent tous les conflits entre hommes, entre nations ou entre idéologies, comme autant d’obstacles absurdes qui ne font qu’ajouter au seul drame fondamental, celui de la maîtrise de la nature par l’homme, maîtrise qui se confond aujourd’hui avec celle de l’histoire du fait que tous les problèmes humains de poids sont des problèmes limites naturels (démographie, alimentation, énergie).

« Ils suivent en cela un trajet exactement inverse de celui du marxisme (1) qui est parti du problème de l’aliénation de l’homme par la nature et a conclu à la possibilité de sa résolution par la résolution préalable du problème de l’aliénation de l’homme par l’homme. » (A.D., 71). Les Etats-Unis  pensent que le seul problème est celui de l’aliénation de l’homme par la nature mais ils croient que ce n’est qu’un problème technique et que tout conflit entre hommes ne fait que retarder la solution.

Technique et idéologie

 Ce primat donné à la technique tient au fait que « les Américains ont intériorisé leur rejet de l’Europe » (A.D., 68). Il veulent « partir de rien », ce qui n’est pas simple : leur volonté, conjuguée avec le puritanisme, a abouti à une mise entre parenthèse de toute considération sur la nature humaine, et à se charger d’une puissance explosive d’angoisse, d’inquiétude, d’impatience, utilisée pour aller de l’avant. Il en résulte une «immobilité dynamique », évidemment contradictoire, qui est illustrée par « la coexistence au milieu du XX ème siècle d’une mentalité politique rurale et de l’esprit d’invention technique le plus avancé. » (A.D., 69).

« C’est la technique précisément, sous toutes ses formes – tous les arts de l’invention, de la détection, de la manipulation, de l’organisation – , qui fait le mouvement des Etats-Unis, le mouvement d’un monde où l’homme américain lui-même n’est jamais remis en question, non parce qu’il se considère comme un dieu – il serait plutôt, seul dans sa relation à la vie, fataliste ou blasé –, mais parce que plus ses inventions techniques lui permettent de s’affirmer dans le monde, devant les autres, comme premier, plus elles lui permettent en même temps de se divertir dans l’ennui et de se détourner d’une inquiétude qui ne fait que croître au fur et à mesure qu’on s’en détourne. » (A.D.,  69).

Quelque que soit le problème, l’Américain veut le résoudre en technicien : sans a priori, en se soumettant aux faits d’expérience, sans distinguer théorie et pratique. Persuadé que tout problème a sa solution, il n’attaque pas de problème avant d’être certain de le résoudre. D’où le développement accéléré dans toutes les techniques physiques (relatives à l’espace, à la matière, à l’énergie)  et l’immobilisme dans tout les domaines où l’action concerne l’homme – en particulier la politique. « (…) l’Américain ne conçoit somme toute d’action que coupée de la création. Ce qui donne d’excellents résultats dans tous les domaines où l’on a effectivement intérêt à partir de zéro, où l’on peut jeter un regard entièrement neuf et libre sur l’expérience, où la réalisation technique peut réellement tenir lieu de création, mais plonge dans d’insolubles difficultés dès que les problèmes à résoudre sont plutôt des situations prédonnées à prendre en charge, à comprendre littéralement pour les faire avancer. » (A.D., 69-70).

Ce qui fait défaut à l’homme américain, « c’est précisément le sens de la création qui nous inclut et à laquelle nous participons, la conscience des dimensions de la genèse à laquelle participe l’œuvre humaine. Ce n’est pas leur puissance technologique comme telle qui rend parfois les Etats-Unis en apparence sataniques, mais l’inconscience des implications de ce qu’ils entreprennent, la cécité aux conditions et aux fins de leur entreprise. Ils n’ont pas encore réellement abordé le problème de la relation de la technique à l’homme ; ils ont seulement présupposé l’homme, c’est-à-dire l’ont mis entre parenthèses, et vu sa seule relation à la nature, et ordonné la relation aux autres hommes à leur propre relation à la nature. » (A.D., 70-71).

Cherchant à discerner ce qui constitue, pour l’essentiel, l’identité des Etats-Unis, nos deux auteurs ne perdent pas de vue la période historique singulière dans laquelles ils vivent et qui est évidemment marquée profondément par la confrontation entre l’Est et l’Ouest.

Tandis qu’André Dorémus observe que « C’est la Révolution russe qui confère sa dimension mondiale au rêve national américain » (A.D. 55), Pierre Nora souligne pour sa part que la rivalité avec la Russie oblige les Etats-Unis à se redéfinir non seulement par rapport à l’Europe mais aussi par rapport au reste du monde.

« Ce n’est cependant pas la moindre des ironies de son destin qua la concurrence avec l’idéologie régnante sur le monde communiste non européen ait entraîné l’Amérique à cette contestation profonde de la valeur universel de l’expérience européenne de l’histoire. Jusqu’à la seconde guerre mondiale les Etats-Unis avaient vécu avec la certitude que par rapport à l’Europe des idéologies contradictoires et meurtrières ils offraient au monde l’évangile de la paix, de la raison, de la conciliation. La rivalité leur a révélé soudain que le roi était nu : l‘Amérique était comme l’Europe le lieu des conflits, elle n’avait rien à proposer au reste de l’univers ; l’américanisme, s’il n’était que cet interminable naturalisation de l’Europe, n’était pas un produit d’exportation. Du même mouvement, historiens et intellectuels ont alors découvert le totalitarisme spontané de la tradition nationale ; au-delà du rationalisme marxiste, au-delà de l’Europe des révolutions, au-delà même de l’Europe bourgeoise, c’est l’Europe des lumières dont ils récusent aujourd’hui l’héritage ; les uns avec le sentiment de toucher au port, les autres avec l’effroi des grands appareillages. C’est ce renversement sans précédent qu’exprime, dans son cas avec anxiété, la phrase profonde de Richard Hofstadter : « Ca a été notre destin, en tant que nation, de n’avoir pas d’idéologie, mais d’en être une. » L’Amérique devenue sa propre idéologie : miracle de l’intégration ou promesse de crise ? »  (P.N., 73-74).

Impérialisme de la sociologie, rejet du Politique, empirisme, culte de la compétition et refus du conflit – et peut-être le désir encore obscur d’en finir avec l’Histoire… Manifestement, les milieux dirigeants européens ont intégré des bribes et des morceaux de l’idéologie américaine, sans connaître ses fondements, sans s’apercevoir que l’Amérique est en elle-même une idéologie conçue et vécue dans la volonté de rupture avec la tradition religieuse, le mode de penser philosophique et le souci politique qui constituent l’identité européenne.  Pourtant, la contradiction est brutalement soulignée par la fameuse Pensée Correcte – hostile à l’universalisme européen – que Pierre Nora et André Dorémus annoncent et expliquent magistralement.

Dévoilant la fragilité de l’Amérique, le caractère superficiel de l’adhésion d’élites européennes incapables de penser par elles-mêmes, et la radicalité des oppositions entre les Etats-Unis et l’Europe, le philosophe et l’historien ici réunis avaient déjà répondu, il y a plus de trente ans, à nombre de questions que se posent aujourd’hui ceux qui tentent d’élucider le phénomène américain.

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(1) Cependant, André Dorémus indique les Américains restent curieusement proches du jeune Marx : « (…) les Etats-Unis ont la force de leur faiblesse, à mesure qu’ils sont capables de hausser leur méconnaissance de la nature humaine jusqu’à l’identifier à la reconnaissance de la nature tout court. Marx parlait, avant de mettre l’accent sur la seule aliénation de l’homme par l’homme, de naturaliser l’homme pour humaniser la nature. On peut se demander si ce n’est pas somme toute ce prémarxisme venu tout droit du XVIII ème siècle que les Américains ont entrepris de conduire jusqu’à son terme. »  (A.D., 72-73).

Références :

Pierre Nora, Le « Fardeau de l’histoire » aux Etats-Unis, Mélanges Pierre Renouvin, PUF, 1966.

André Dorémus, « Note sur la cohérence du phénomène américain » (texte rédigé en1964) Diogène n° 65, janvier-mars 1969.

 

Article publié dans le numéro 33 de la revue Cité – 1er trimestre 2000.