Dans le domaine économique, les Etats-Unis ne respectent en rien la dogmatique ultralibérale dont on les crédite les milieux dirigeants européens : massive, l’intervention de l’Etat a des effets très positifs.

Il existe un « parti américain » en France, qu’il n’est peut-être pas inutile de mettre au défi. Quitte à imiter les Etats-Unis, que ces messieurs s’inspirent de l’expérience positive que l’on peut tirer de la politique économique du gouvernement de ce pays. Ce serait faire œuvre de pragmatisme, principe qui leur est cher et qui peut être compris comme refus des idéologies économiques coupées des réalités.

Le paradoxe du pragmatisme proaméricain, c’est qu’il glorifie une Amérique qui n’existe pas : celle, ultralibérale, de l’Etat minimal, de la concurrence à tout va, de la flexibilité de l’emploi… Dans un petit livre bourré de faits et de réflexions tirées d’une double expérience de cadre supérieur (à EDF) et de chercheur en économie, Alain Villemeur détruit les clichés avec une efficacité réjouissante. En quelques mots : si les Etats-Unis parviennent à maintenir une forte croissance, c’est parce qu’ils n’utilisent pas les recettes libérales qui ont échoué en Europe mais le modèle keynésien qui préconise des politiques publiques actives dans tous les domaines et secteurs décisifs pour la nation.

Quelques exemples :

Alors qu’on a créé pour la zone euro une Banque centrale indépendante de tous les pouvoirs, seulement chargée de lutter contre l’inflation et à laquelle on abandonne la politique de change, les objectifs de la Réserve fédérale américaine sont la maîtrise de l’inflation, le plein emploi et la croissance… dont elle doit répondre devant le Congrès. Et son célèbre président, Alan Greenspan, a soutenu l’activité économique en des moments cruciaux par des moyens que Jean-Claude Trichet, l’un des principaux responsables de l’atonie de la zone euro, repousse avec horreur.

Alors que l’idéologie dominante glorifie le Marché libéré de l’Etat, le pouvoir politique utilise massivement (trop !) le déficit public pour soutenir l’activité économique lorsqu’elle faiblit et pour favoriser par ses investissements et ses subventions la recherche et les industries de pointe.

Alors qu’en France les libéraux de gauche et de droite distribuent en pure perte de l’argent aux entreprises, le Small Business Act est mis en œuvre par l’administration américaine pour assurer aux petites et moyennes entreprises 23% des contrats publics et 40% de la sous-traitance. Quant au patriotisme économique, il n’est pas un thème de discours mais une règle admise par tous. C’est dire que la « concurrence libre et non faussée » est introuvable aux Etats-Unis et que des injonctions libre-échangistes analogues à celles qui proviennent la Commission européenne sont inimaginables au prétendu « paradis de la libre entreprise ».

Alain Villemeur évacue trop rapidement la thèse du déclin des Etats-Unis, présente avec un optimisme excessif les conceptions américaines en matière de salaires et d’emploi et ne souligne pas le rôle majeur et inquiétant du crédit à la consommation. Mais il ne met bien en évidence les aspects positifs et négatifs du bilan récent des Etats-Unis : la politique keynésienne assure une forte croissance, les dogmes européens de la flexibilité de l’emploi et de la compression salariale ne sont pas respectés mais les inégalités sociales se sont considérablement aggravées. De fait, l’idéologie libérale masque l’intervention de l’Etat américain dans l’économie mais sert à justifier l’injustice croissante de la redistribution du revenu national.

Un retour en Europe permet de vérifier la malfaisance de l’ultralibéralisme : la croissance est molle dans la zone euro et Silvio Berlusconi a laissé l’Italie dans un état désastreux. Au contraire, la Norvège et la Suède, qui ont préservé leur Etat-Providence, se portent bien…

Alain Villemeur a des faiblesses pour Jacques Delors et demeure timide sur la question la question de l’euro mais il propose un modèle socialiste de type nordique qui vaut infiniment mieux que la mélasse sociale-libérale dans laquelle nous pataugeons depuis trop longtemps.

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(1) Alain Villemeur, La croissance américaine ou la main de l’Etat, Seuil, 2007. 16€.

 

Article publié dans le numéro 905 de « Royaliste » – 2007